Cher Jacques Audiberti,
Me
voici désormais dépassant l’âge que vous aviez lorsque je vous ai rencontré
pour la première fois, vaste poète. Cela se passait au Mas bleu, chez les
Norge ; Denise peignait votre portrait de trapu, noir de poil et de
regard, de ce noir qui brille avec verve. Célèbre, vous remplissiez les
théâtres à Paris. On l’oubliait car vous-même paraissiez l’ignorer.
Physiquement, vous colliez bien à vos livres, à vos romans torrentiels, plus
secrètement à vos poèmes jubilant de désespoir.
Un
vacancier. Un Antibois de retour au pays. Ce genre de Nissarte, gracile dans la
jeunesse de saltimbanque qu’on ne prend alors pas au sérieux et qui, atteint l’assurance de l’âge
mûr, prend carrure de prophète.
Le
soir, dans le jardin en terrasses, face à St Paul sous les étoiles filantes,
Norge découpait au sabre (le plus beau jour de ma vie !) une pièce de bœuf
tirée de la rôtissoire. Vous regardiez découper le bœuf. Je vous regardais
regarder le bœuf qui se découpait.
Je
gardais en mémoire cet autre bœuf de vous, Les Femmes du Bœuf, où, pour avoir monté cet acte entre
copains, j’avais découvert que votre héros boucher, veuf cerné de femmes,
pataugeait dans le sang des menstrues accordées à la lune. Une humanité
suintante de ses organes. Et s’y ajoutait ce recueil qui nous laissait perplexe
: Des tonnes de semence (Gallimard, 1941) ! La plupart de ces poèmes-là, nous ne comprenions pas
de quoi, diable, ils pouvaient bien parler mais ce titre, quel panache païen
nos vigoureuses années lui trouvaient, jeunesse dérivant dans les déluges de
sperme.
J’espérais
alors qu’avec les ans, la culture, les études, l’expérience, tout le bataclan
qui structure l’adulte mature dont je me sentais si loin, je parviendrais à
entendre tous vos poèmes. Hélas ! je demeure fort sourd, fort sot et mourrai
sans entendre ce que clament la plupart de vos vers si bavards.
Une
jungle mallarméenne, votre poésie. Moi, je ne parvenais à l’explorer qu’à haute
voix, à tailler dans cette luxuriance qu’en cognant de la mâchoire comme d’une
machette. Il fallait donner du muscle. Et comme dans la forêt équatoriale, on
tombait tout soudain là devant la plus magnifique fleur imaginable, ici devant
la plus rare, ailleurs devant la plus intime. Car vos chants expriment moins le
monde qu’ils ne le fabriquent. Manifestement, vous vous prenez pour dieu (comme
tout le monde) ou, puisque dieu n’existe pas mais ça revient au même, vous
agissez comme son prophète. Vous vaticinez, vous ouvrez un gueuloir brouillon
d’oracles, d’augures, d’énigmes et parfois de devinettes. On devrait vous
déchiffrer comme ça se fait pour l’Apocalypse. Cela ne vous déplairait pas,
j’imagine. L’Université regorge de théologiens pour décoder les cryptogrammes.
En
voici un exemple, de cryptogramme audibertien : dans Toujours, ce poème de Pâques, vous énumérez
vos visions d’enfant d’Antibes en effusion mystique avec le Fils de l’Être
infanticide . Vous
décrivez même le menu du jour :
…Les anges blancs,
race future de l’anchois,
multitude d’yeux
noirs, lactescente gelée,
consentait l’omelette
ardente et crespelée….
De quoi
s’agit-il ? De poutine. Ce mets ou mot régional, n’apparaît dans aucun
dictionnaire à ma portée. Je ne le trouve que dans le Reboul (La Cuisinière
Provençale) qui
mentionne la "soupe de poutines à la niçoise", qu’à vrai dire je n’ai
jamais dégustée parce que ma mère, comme celle d’Audiberti, cuisinait la
poutine en omelette.
…"petits
poissons blancs que l’on nomme poutins ou poutines", définit Reboul. Je laisse à Reboul la
responsabilité des pluriels ; je n’ai jamais entendu mentionner la poutine
qu’au singulier, comme une matière. En réalité, pas encore des poissons : de
simples alevins. On ne les trouvait (en vend-on encore ? ) qu’au printemps et
si ma mère en cuisinait, c’est que ça ne devait pas coûter bien cher et que mon
père ne rechignait pas à manger ce truc marin sans arête ni carapace. Votre
fabuleux imaginaire audibertien métamorphose l’alevin en communion pascale
nourricière ! Soit. Bien sûr, ce
cryptogramme me ravit. Mais d’un plaisir cruciverbiste, celui qui a
réussi à déjouer une retorse définition. Bien sûr, vous vous dédouanez :
"le poète, cet officier des mots croisés", écrivez vous. Mais ne
doit-on pas demander à la poésie un peu plus (et même autre chose) que cette
satisfaction de la devinette ? Acuité plus qu’abondance. À décrypter
images, tropes, métaphores, et autres rébus de rhétorique, ne mettons-nous pas
l’émotion en touche ? Le cœur ou la linguistique ?
Le cœur, hé !
Pour
donner le change vous appliquez les recettes de la prosodie française. Et avec
quel panache ! Un maître du métier. Cela a bien l’allure de poésie
effectivement, avec rimes, rythmes, strophes et autres agencements qu’on
attache généralement à la poésie, y compris des vers splendides et inspirés. Afin de mieux égarer votre
auditeur ? Comme lorsque vous lancez une phrase unique de 22 alexandrins
(Latvia, vers 127 sqq. ), 265 syllabes entre deux points, un record, et je
comprends bien que vous faites ample pour traduire l’immensité de la mer, mais
ce bavardage ne me fait pas bondir le cœur. Je ne parviens pas à me laisser
toucher. Je flaire trop la littérature. Bien sûr, la prouesse semble drôle,
joyeusement touffue, ramifiée, abondante mais l’émotion ? L’émotion !
Car
devins, pythies, soit – mais j’aimerais surtout qu’ils me touchent.
Puisqu’il s’agit de poésie. D’ailleurs vous-même ne semblez pas très assuré
parfois de faire œuvre de poète. Vous vous prétendez théope, mot qui ne figure dans aucun des
misérables dictionnaires dont je dispose. Manifestement mot de votre invention,
dérivé du grec et relatif à dieu. Oracle ? Sybille ? Chresmologue ?
Vaticinateur ? Autant de graines
de fanatiques, que je ne fréquente guère ; leur arrive-t-il de s’abaisser
à soulever le laïque païen de l’émoi ?
En
fait, vos amphigouris m’ont fait comprendre que l’émotion est surtout fille de
la clarté. Que le mystère, le miracle, le trouble poétique trébuche vite dans
les baragouins stylistiques. Que les mots (et les silences qui les sertissent…)
ne servent qu’en truchements du cœur. Merci, Monsieur Audiberti ! Cela m’a
conforté dans cette évidence : les neuf dixièmes de la poésie
contemporaine laissent mon cœur sourd.
Cependant dans votre cas, je le regrette
car vous aviez un fameux coup d’archet et d’un coup de cet archet-là fait
pleurer mon grand-père.
Pépé
Félix, forgeron, dur à cuire, ancien des Brigades Internationales, n’étalait
pas plus ses combats catalans que ses exploits dans la Résistance. Trop fier
anar pour s’accrocher des médailles. Un jour, j’explorais Des tonnes de
Semence. Il arrosait.
L’été sentait la feuille de tomate. Il regarde sur mon épaule. "Du
charabia encore, tes poètes ! Tu perds ton temps" décrète-t-il.
Sous-entendu : relis plutôt Le Manifeste de Karl M. Alors, vexé, je lui
énonce mot à mot Vera Cruz, le plus poignardant poème de ce siècle, trois strophes qui
saignent de toutes nos guerres d’Espagne. Et tandis que j’énonce, Pépé me
contemple comme le fou de la famille ; ensuite, je lui vois deux larmes
rouler dans la moustache. Il faut dire que j’avais mis le ton.
Vera-Cruz
Ce petit qu’il faut qu’on fusille
on le mena devant la croix.
Cigarette, blancheur de fille,
il tira de sa poche, trois.
Une, il la mit à son esgourde,
l’autre à sa lèvre, et puis en l’air,
il jette son chapeau qui tourne
comme le soleil du désert.
La troisième soit une sainte,
sur le calvaire il la perdit.
C’est elle qui poussa la plainte
puisque les hommes n’ont rien dit.
(Des tonnes de semence, Gallimard éditeur)
En
trois couplets tournés à l’andalouse, cher Audiberti, poète décisif cette fois,
vous posez la violence de ces
temps, l’enfance et la mort, le cosmos, le regret de l’amour, l’injustice de
dieu, les grands thèmes éternels sur anecdotes d’une main dans la poche, de
chapeau, de cigarettes… Tout ce vin en 96 syllabes rondes et bien en bouche.
Existe-t-il poème plus dense, plus naturel dans l’émotion ? Pépé l’apprit par cœur. Nous le récitions sur ses sentiers de chèvres. Et savez-vous, une fois qu’il maniait les ruches, je l’ai entendu le murmurer aux abeilles.
Je ne pénètre toujours pas mieux l’ensemble de votre œuvre poétique, cher Jacques Audiberti. Je passe certainement à côté de trésors interdits et surtout d’excitations qui réjouissent l’âme. Votre voix si prophétique, je le sens bien, vient d’en haut, de quelque Sinaï, musique d’oracle. Je ne possède pas d’oreilles assez longues pour les capter…

