Robert Vigneau : le blog !

Lettre à Jacques Audiberti

dimanche 22 octobre 2006 par Robert Vigneau

Cher Jacques Audiberti,

 

Me voici désormais dépassant l’âge que vous aviez lorsque je vous ai rencontré pour la première fois, vaste poète. Cela se passait au Mas bleu, chez les Norge ; Denise peignait votre portrait de trapu, noir de poil et de regard, de ce noir qui brille avec verve. Célèbre, vous remplissiez les théâtres à Paris. On l’oubliait car vous-même paraissiez l’ignorer. Physiquement, vous colliez bien à vos livres, à vos romans torrentiels, plus secrètement à vos poèmes jubilant de désespoir.

Un vacancier. Un Antibois de retour au pays. Ce genre de Nissarte, gracile dans la jeunesse de saltimbanque qu’on ne prend alors pas au sérieux et qui, atteint l’assurance de l’âge mûr, prend carrure de prophète.

Le soir, dans le jardin en terrasses, face à St Paul sous les étoiles filantes, Norge découpait au sabre (le plus beau jour de ma vie !) une pièce de bœuf tirée de la rôtissoire. Vous regardiez découper le bœuf. Je vous regardais regarder le bœuf qui se découpait.

Je gardais en mémoire cet autre bœuf de vous, Les Femmes du Bœuf, où, pour avoir monté cet acte entre copains, j’avais découvert que votre héros boucher, veuf cerné de femmes, pataugeait dans le sang des menstrues accordées à la lune. Une humanité suintante de ses organes. Et s’y ajoutait ce recueil qui nous laissait perplexe  : Des tonnes de semence (Gallimard, 1941)  ! La plupart de ces poèmes-là, nous ne comprenions pas de quoi, diable, ils pouvaient bien parler mais ce titre, quel panache païen nos vigoureuses années lui trouvaient, jeunesse dérivant dans les déluges de sperme. 

J’espérais alors qu’avec les ans, la culture, les études, l’expérience, tout le bataclan qui structure l’adulte mature dont je me sentais si loin, je parviendrais à entendre tous vos poèmes. Hélas ! je demeure fort sourd, fort sot et mourrai sans entendre ce que clament la plupart de vos vers si bavards.

Une jungle mallarméenne, votre poésie. Moi, je ne parvenais à l’explorer qu’à haute voix, à tailler dans cette luxuriance qu’en cognant de la mâchoire comme d’une machette. Il fallait donner du muscle. Et comme dans la forêt équatoriale, on tombait tout soudain là devant la plus magnifique fleur imaginable, ici devant la plus rare, ailleurs devant la plus intime. Car vos chants expriment moins le monde qu’ils ne le fabriquent. Manifestement, vous vous prenez pour dieu (comme tout le monde) ou, puisque dieu n’existe pas mais ça revient au même, vous agissez comme son prophète. Vous vaticinez, vous ouvrez un gueuloir brouillon d’oracles, d’augures, d’énigmes et parfois de devinettes. On devrait vous déchiffrer comme ça se fait pour l’Apocalypse. Cela ne vous déplairait pas, j’imagine. L’Université regorge de théologiens pour décoder les cryptogrammes.

En voici un exemple, de cryptogramme audibertien : dans Toujours, ce poème de Pâques, vous énumérez vos visions d’enfant d’Antibes en effusion mystique avec le Fils de l’Être infanticide . Vous décrivez même le menu du jour :

…Les anges blancs, race future de l’anchois,

multitude d’yeux noirs, lactescente gelée,

consentait l’omelette ardente et crespelée….

De quoi s’agit-il ? De poutine. Ce mets ou mot régional, n’apparaît dans aucun dictionnaire à ma portée. Je ne le trouve que dans le Reboul (La Cuisinière Provençale) qui mentionne la "soupe de poutines à la niçoise", qu’à vrai dire je n’ai jamais dégustée parce que ma mère, comme celle d’Audiberti, cuisinait la poutine en omelette.

…"petits poissons blancs que l’on nomme poutins ou poutines", définit Reboul. Je laisse à Reboul la responsabilité des pluriels ; je n’ai jamais entendu mentionner la poutine qu’au singulier, comme une matière. En réalité, pas encore des poissons : de simples alevins. On ne les trouvait (en vend-on encore ? ) qu’au printemps et si ma mère en cuisinait, c’est que ça ne devait pas coûter bien cher et que mon père ne rechignait pas à manger ce truc marin sans arête ni carapace. Votre fabuleux imaginaire audibertien métamorphose l’alevin en communion pascale nourricière ! Soit. Bien sûr, ce  cryptogramme me ravit. Mais d’un plaisir cruciverbiste, celui qui a réussi à déjouer une retorse définition. Bien sûr, vous vous dédouanez : "le poète, cet officier des mots croisés", écrivez vous. Mais ne doit-on pas demander à la poésie un peu plus (et même autre chose) que cette satisfaction de la devinette ? Acuité plus qu’abondance. À décrypter images, tropes, métaphores, et autres rébus de rhétorique, ne mettons-nous pas l’émotion en touche ? Le cœur ou la linguistique ?

 Le cœur, hé !

Pour donner le change vous appliquez les recettes de la prosodie française. Et avec quel panache ! Un maître du métier. Cela a bien l’allure de poésie effectivement, avec rimes, rythmes, strophes et autres agencements qu’on attache généralement à la poésie, y compris des vers splendides et inspirés. Afin de mieux égarer votre auditeur ? Comme lorsque vous lancez une phrase unique de 22 alexandrins (Latvia, vers 127 sqq. ), 265 syllabes entre deux points, un record, et je comprends bien que vous faites ample pour traduire l’immensité de la mer, mais ce bavardage ne me fait pas bondir le cœur. Je ne parviens pas à me laisser toucher. Je flaire trop la littérature. Bien sûr, la prouesse semble drôle, joyeusement touffue, ramifiée, abondante mais l’émotion ? L’émotion !

Car devins, pythies, soit – mais j’aimerais surtout qu’ils me touchent. Puisqu’il s’agit de poésie. D’ailleurs vous-même ne semblez pas très assuré parfois de faire œuvre de poète. Vous vous prétendez théope, mot qui ne figure dans aucun des misérables dictionnaires dont je dispose. Manifestement mot de votre invention, dérivé du grec et relatif à dieu. Oracle ? Sybille ? Chresmologue ? Vaticinateur ? Autant de graines de fanatiques, que je ne fréquente guère ; leur arrive-t-il de s’abaisser à soulever le laïque païen de l’émoi ?

En fait, vos amphigouris m’ont fait comprendre que l’émotion est surtout fille de la clarté. Que le mystère, le miracle, le trouble poétique trébuche vite dans les baragouins stylistiques. Que les mots (et les silences qui les sertissent…) ne servent qu’en truchements du cœur. Merci, Monsieur Audiberti ! Cela m’a conforté dans cette évidence : les neuf dixièmes de la poésie contemporaine laissent mon cœur sourd.

 Cependant dans votre cas, je le regrette car vous aviez un fameux coup d’archet et d’un coup de cet archet-là fait pleurer mon grand-père.

Pépé Félix, forgeron, dur à cuire, ancien des Brigades Internationales, n’étalait pas plus ses combats catalans que ses exploits dans la Résistance. Trop fier anar pour s’accrocher des médailles. Un jour, j’explorais Des tonnes de Semence. Il arrosait. L’été sentait la feuille de tomate. Il regarde sur mon épaule. "Du charabia encore, tes poètes ! Tu perds ton temps" décrète-t-il. Sous-entendu : relis plutôt Le Manifeste de Karl M. Alors, vexé, je lui énonce mot à mot Vera Cruz, le plus poignardant poème de ce siècle, trois strophes qui saignent de toutes nos guerres d’Espagne. Et tandis que j’énonce, Pépé me contemple comme le fou de la famille ; ensuite, je lui vois deux larmes rouler dans la moustache. Il faut dire que j’avais mis le ton.

 

Vera-Cruz

 

Ce petit qu’il faut qu’on fusille

on le mena devant la croix.

Cigarette, blancheur de fille,

il tira de sa poche, trois.

 

Une, il la mit à son esgourde,

l’autre à sa lèvre, et puis en l’air,

il jette son chapeau qui tourne

comme le soleil du désert.

 

La troisième soit une sainte,

sur le calvaire il la perdit.

C’est elle qui poussa la plainte

puisque les hommes n’ont rien dit.

 

(Des tonnes de semence, Gallimard éditeur)

 

En trois couplets tournés à l’andalouse, cher Audiberti, poète décisif cette fois, vous posez la violence de ces temps, l’enfance et la mort, le cosmos, le regret de l’amour, l’injustice de dieu, les grands thèmes éternels sur anecdotes d’une main dans la poche, de chapeau, de cigarettes… Tout ce vin en 96 syllabes rondes et bien en bouche. Existe-t-il poème plus dense, plus naturel dans l’émotion ? Pépé l’apprit par cœur. Nous le récitions sur ses sentiers de chèvres. Et savez-vous, une fois qu’il maniait les ruches, je l’ai entendu le murmurer aux abeilles.

 

Je ne pénètre toujours pas mieux l’ensemble de votre œuvre poétique, cher Jacques Audiberti. Je passe certainement à côté de trésors interdits et surtout d’excitations qui réjouissent l’âme. Votre voix si prophétique, je le sens bien, vient d’en haut, de quelque Sinaï, musique d’oracle. Je ne possède pas d’oreilles assez longues pour les capter…

 


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