François Ozenda, L’Incendie

mercredi 25 octobre 2006
par  Robert Vigneau
popularité : 18%

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Ozenda François (1923-1976). Né à Marseille, il entre à l’Ecole des beaux-arts, n’y reste que trois mois et trouve un emploi chez un encadreur. Il se déplace ensuite de ville en ville et pratique divers métiers. Ozenda réalise de grands dessins à l’encre, où l’écriture se mêle à la figure, et pratique aussi le collage.

(Notice biographique, in Lucienne Peiry, L’Art Brut , Flammarion, 1997)

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François OZENDA, L’incendie

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J’ai acheté cette aquarelle (?) auprès d’Alphonse Chave, en sa galerie des Mages, avenue des Poilus à Vence, lors de l’exposition d’Ozenda.
Je ne me souviens plus si c’était durant l’été 1956 ou l’été 1957…

Ozenda, je le connaissais de vue. Je le croisais parfois dans les ruelles de Vence ou aux terrasses du Grand Jardin. Maigre, négligé, il avait l’allure bohème d’un rapin désargenté. À mes yeux d’humble artisan charpentier, il portait auréole d’artiste. Un peu fou ? Affamé ? Je n’ai jamais osé l’aborder : différence d’âge ? Pour lui parler de quoi ? Nous n’avions aucun copain commun. D’ailleurs, ce solitaire avait-il une famille, une compagne ? De quoi vivait-il ?

À cette impressionnante exposition, Ozenda présentait divers formats, certains fort importants, dont une Annonciation ou quelque chose comme ça, où il avait peint la Madone nantie d’un sein en relief :
il appuyait sur le sein et le relief s’enfonçait sous le doigt avant de reprendre forme de nichon : il avait coupé en deux une poire à lavement en caoutchouc pour obtenir cet effet. Cela l’amusait beaucoup. Il se plaisait à répéter ce numéro du sein élastique. Monsieur Chave le morigénait : cela écaillait le tableau ! En effet, comme le reste de la toile, le caoutchouc de la poire était peint d’un aléatoire mélange de couleurs et de sable, qui s’effritait facilement. Ozenda sortait alors de sa poche un tube et un pinceau pour réparer les dégâts.

Cet Incendie ; surtout me bouleversa. J’y trouvais la force que j’admirais déjà chez Chaissac (découvert grâce à l’ami Schoendorff, en mes années lyonnaises) mais un Chaissac plus brouillon, plus lyrique si c’est possible, moins débonnaire, moins terrien dans le fantastique : moins païen et comme emporté par une panique du sacré…

Surtout, cette aquarelle portait une poignante gravité par son thème de danse macabre : orchestration de cercueils, de crucifix, de revenants, de masques fantômes, de Cerbère noir gardant les feux de l’enfer.

J’appréciais beaucoup l’habileté dans l’expression des flammes, cette violence du geste pictural mis alors à la mode par Mathieu, ce fourmillement digne d’un Wols…
J’appréciais aussi l’utilisation de l’écriture comme éléments plastiques, procédé encore timide depuis le cubisme. Bref, je goûtais cette œuvre avec mon œil de l’époque.

Chaque jour, je passais à la galerie pour admirer cette aquarelle touchée d’impatience et de frayeur. Monsieur Chave avait bien remarqué ma timide assiduité. L’homme m’impressionnait par son talent de découvreur. Il m’indiqua les circonstances de cette composition. Un soir, Ozenda, probablement ivre, avait renversé le réchaud à alcool sur lequel il faisait bouillir des nouilles si bien que le feu avait pris en sa chambrette. Le malheureux avait réussi à éteindre ce début d’incendie en utilisant son unique couverture mais dans la nuit, un cauchemar de Jugement Dernier avait éveillé l’artiste affamé, grelottant sous sa couverture trempée et puante. Mais probablement déjà dégrisé. Sur le champ, il avait donc jeté sur le papier son cauchemar, réalisé ce témoignage. Monsieur Dubuffet admirait fort l’exécution des flammes, ajoutait Monsieur Chave.

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L’idée d’acheter un tableau ne m’effleurait alors même pas, mais j’avais dû vendre quelque sculpture d’olivier et, moi qui n’avais ni l’âme ni les moyens d’un collectionneur, je décidais d’acquérir cette “vraie” œuvre d’art ! À vrai dire, je disposais tout juste assez d’argent pour régler cette aquarelle modeste et il ne me restait plus un sou pour l’encadrement que Monsieur Chave me proposait de réaliser. Plus tard je lui en passerai commande, promis-je de bonne foi. En attendant, ce dernier proposa de me prêter ce vieux cadre en acajou dans lequel l’œuvre était exposée et qu’elle n’a jamais quitté puisque, honte, je ne le lui ai jamais rendu.


Commentaires  forum ferme

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lundi 4 août 2008 à 00h25 - par  Robert Vigneau

Bonjour, Blaz !
Pardon de prendre si tard connaissance de votre message. Je me doutais que François Ozenda écrivait des poèmes et celui que vous citez me semble assez en rapport avec sa peinture.

L’avez-vous connu ? A-t-il publié ? D’où vient ce ce texte que vous citez ?

RV

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dimanche 8 juin 2008 à 10h51 - par  BLAZ

Peintre et poète, Ozenda :
"Premier texte

Les souvenirs inachevées

de toutes les vies

où la sympathie qui n’arrive pas

à pénétrer dans

ce siècle dur

comme la pierre

autrement dit

un oiseau en pierre

imaginaire, qui

rêve des mondes

impossibles"

1955 Ozenda

A.B.