
François OZENDA, L’incendie (1956)
Ozenda François (1923-1976). Né à
Marseille, il entre à l’Ecole des beaux-arts, n’y reste que trois mois et
trouve un emploi chez un encadreur. Il se déplace ensuite de ville en ville et
pratique divers métiers. Ozenda réalise de grands dessins à l’encre, où
l’écriture se mêle à la figure, et pratique aussi le collage.
(Notice biographique, in Lucienne Peiry,
L’Art Brut , Flammarion,
1997)
J’ai acheté cette aquarelle ( ?) auprès d’Alphonse Chave, en
sa galerie des Mages, avenue des Poilus à Vence, lors de l’exposition d’Ozenda.
Je ne me souviens plus si c’était durant l’été 1956 ou l’été 1957…
Ozenda, je le connaissais de vue. Je le croisais parfois
dans les ruelles de Vence ou aux terrasses du Grand Jardin. Maigre, négligé, il
avait l’allure bohème d’un rapin désargenté. À mes yeux d’humble artisan
charpentier, il portait auréole d’artiste. Un peu fou ? Affamé ? Je n’ai jamais osé
l’aborder : différence d’âge ? Pour
lui parler de quoi ? Nous n’avions aucun copain commun. D’ailleurs, ce
solitaire avait-il une famille, une compagne ? De quoi vivait-il ?
À cette impressionnante exposition, Ozenda présentait
divers formats, certains fort importants, dont une Annonciation ou quelque
chose comme ça, où il avait peint la Madone nantie d’un sein en relief :
il appuyait sur le sein et le relief s’enfonçait sous le doigt avant de
reprendre forme de nichon : il avait coupé en deux une poire à lavement en
caoutchouc pour obtenir cet effet. Cela l’amusait beaucoup. Il se plaisait à répéter
ce numéro du sein élastique. Monsieur Chave le morigénait : cela écaillait le
tableau ! En effet, comme le reste de la toile, le caoutchouc de la poire était
peint d’un aléatoire mélange de couleurs et de sable, qui s’effritait
facilement. Ozenda sortait alors de sa poche un tube et un pinceau pour réparer
les dégâts.
Cet Incendie
surtout me bouleversa. J’y trouvais la force que j’admirais déjà chez Chaissac
(découvert grâce à l’ami Schoendorff, en mes années lyonnaises) mais un
Chaissac plus brouillon, plus lyrique si c’est possible, moins débonnaire,
moins terrien dans le fantastique : moins païen et comme emporté par une
panique du sacré…
Surtout, cette aquarelle portait une poignante gravité par
son thème de danse macabre : orchestration de cercueils, de crucifix, de
revenants, de masques fantômes, de Cerbère noir gardant les feux de l’enfer.
J’appréciais beaucoup l’habileté dans l’expression des
flammes, cette violence du geste pictural mis alors à la mode par Mathieu,
ce fourmillement digne d’un Wols…
J’appréciais aussi l’utilisation de l’écriture comme éléments plastiques,
procédé encore timide depuis le cubisme. Bref, je goûtais cette œuvre avec mon
œil de l’époque.
Chaque jour, je passais à la galerie pour admirer cette aquarelle touchée d’impatience
et de frayeur. Monsieur Chave avait bien remarqué ma timide assiduité. L’homme
m’impressionnait par son talent de découvreur. Il m’indiqua les circonstances
de cette composition. Un soir, Ozenda, probablement ivre, avait renversé le
réchaud à alcool sur lequel il faisait bouillir des nouilles si bien que le feu
avait pris en sa chambrette. Le malheureux avait réussi à éteindre ce début
d’incendie en utilisant son unique couverture mais dans la nuit, un cauchemar
de Jugement Dernier avait éveillé l’artiste affamé, grelottant sous sa
couverture trempée et puante. Mais probablement déjà dégrisé. Sur le champ, il
avait donc jeté sur le papier son cauchemar, réalisé ce témoignage. Monsieur
Dubuffet admirait fort l’exécution des flammes, ajoutait Monsieur Chave.
L’idée
d’acheter un tableau ne m’effleurait alors même pas, mais j’avais dû vendre
quelque sculpture d’olivier et, moi qui n’avais ni l’âme ni les moyens d’un
collectionneur, je décidais d’acquérir cette “vraie” œuvre d’art ! À vrai dire,
je disposais tout juste assez d’argent pour régler cette aquarelle modeste et
il ne me restait plus un sou pour l’encadrement que Monsieur Chave me proposait
de réaliser. Plus tard je lui en
passerai commande, promis-je de bonne foi. En attendant, ce dernier proposa de me prêter ce vieux cadre
en acajou dans lequel l’œuvre était exposée et qu’elle n’a jamais quitté
puisque, honte, je ne le lui ai jamais rendu.

