Poésie : une bonne affaire
dimanche 29 octobre 2006 par Robert Vigneau
48°39’N-2°01W (et autres lieux) : une bonne affaire…
La poésie contemporaine, on ne fait pas plus
économique comme genre littéraire, surtout quand il y a beaucoup de blanc autour de formules rares et obscures. À décrypter, un seul recueil de taille raisonnable te fournit ainsi des jours et semaines d’intrigues, ma mère ! Un excellent rapport
qualité-prix.
Parmi les recueils de poèmes dans le bac d’invendus du
libraire, l’intriguant titre 48°39’N-2°01W (et autres lieux) incline à l’emplette. Une telle annonce si précise en
longitude, en latitude propose certainement un ouvrage maritime. Pour 13,50 €,
Henri Droguet, l’auteur, et Gallimard, l’éditeur, me donneraient à respirer
grand large et ports de mer.
Je feuillette. Les poèmes sont datés à la façon d’un journal
(de bord évidemment s’il s’agit d’un marin). Les 120 pages vont
chronologiquement du 14 novembre 2000 au 2 juin 2002. Le livre couvre donc une
navigation de 522 jours.
Voici donc une poésie exacte, organisée dans la
géographie autant que dans le calendrier. La précision de cette construction
séduit, ma mère. J’ai vraiment la tentation d’acquérir cet ouvrage. Hésitation cependant : les thèmes
semblent plus terriens que maritimes…
Le dos de couverture qui mentionne le prix de 13,50 €,
reproduit aussi un poème – oui, il s’agit manifestement d’un poème à en
juger par la présentation : en prose, on observerait à droite (autant qu’à
gauche) une justification identique. Et là, non : justifiée à gauche,
aucune ligne ne se termine à droite au même endroit qu’une autre. De plus,
aucune ponctuation. Des vers libres et blancs, à n’en pas douter : quinze
en tout, plutôt brefs. Je parcours ce poème placé là, je gage, pour décider
l’amateur hésitant à débourser 13,50 €.
Ce texte commence pas mal par deux pentamètres :
Pervenche et bourrache
c’est tout le printemps
L’évocation de la bourrache me séduit d’emblée. Une
vieille copine familiale, cette herbe velue : la seule tisane que mon
grand-père Félix consentait à boire ! Parce qu’elle fait pisser,
préoccupation d’importance chez un ivrogne soucieux d’éliminer autant qu’il
engloutissait…
Ces deux plantes sauvages portent fleurs bleues.
Allusion symbolique : le recueil
peint-il d’azur le printemps ? Je le voyais tout aussi bien virginal en
blanc (marguerite et muguet), traître en jaune (forsythia et coucou) ,
sensuel dans l’odorant (lilas et seringa), etc. Mais les fleurs bleues
font habile image du printemps dans la vie quand se conte naïvement bleuette…
oh ! Une telle poésie énigmatiquement concertée va me faire de l’usage, ma
mère !
La pervenche préfère l’ombre, la bourrache le plein
soleil . Cette dernière se plait au revers des ornières assommées du
zénith à midi. Je n’ai découvert son véritable nom de bourrache que
tardivement. Pépé Félix ne l’appelait jamais que Sainte Orée. Cela m’étonnait.
Lui, le brûle-bon-dieu, considérer une sainte ! Plus tard j’ai réalisé que
ce vocable peut s’écrire aussi bien : sintorée, saintaurée, ceintaurée et
même : centaurée. Herbe aux centaures ! Pour pisser comme un
cheval ? Cependant aucun de
mes dictionnaires ne mentionne l’une de ces graphies. Mon provençal de
grand-père aurait dû dire : borrage - dont le Littré indique que ce mot vient du latin borrago, précisant aussitôt qu’il ne s’agit là que de latin
médiéval, lui-même dérivé de l’arabe abu rach, "père de la sueur". Ma mère, je feuillette
un poète breton et je dérive en pharmacopée maghrébine !
Car l’auteur se revendique breton, né à Cherbourg, le
dos de couverture l’indique, seul détail biographique. Natif de la Manche, mais
quand ? Son prénom d’Henri doit dater des années quarante. En ce début de
millénaire, frise-t-il la soixantaine ? Etudes supérieures ? Un autre
gagne-pain que poète ? Célibataire, marié, divorcé, veuf ? Combien d’enfants ?
Voyageur ou sédentaire ? Plaisancier ou jardinier ? Bière ou pastis ?
On n’en sait rien. Tant mieux. Quel intérêt ? On n’a
pas à le savoir. Mais alors pourquoi indiquer le lieu de naissance ? Peut-être
cela correspond-il à la localisation suggérée par le titre ? Une discrète piste
pour les ignorants de mon genre qui ne savent déchiffrer que les cartes
routières ? Pour le reste, je le découvrirai à haute voix en lisant ce
poète.
Ah ! si, j’apprends tout de même que Henri Droguet a
déjà publié en une vingtaine d’années cinq recueils à la NRF et un sixième chez
un autre éditeur. Cet argument me décide ; un poète qu’une maison aussi
prestigieuse que Gallimard s’attache fidèlement à proposer dans sa fameuse
collection blanche, voilà qui engage à l’achat.
Lisons pourtant au dos de couverture les reste du
poème à l’incipit des fleurs bleues printanières. Voici les trois vers qui
suivent :
mirobolants réchampis c’est
la demeure aux volets de feutre usé
cœur à bave cœur à soupe
Je n’ai pas mis de majuscules en recopiant parce qu’il
n’y en a pas dans l’original. Ces lignes me plongent dans la perplexité ;
si j’allais regretter les 13,50 € de mon emplette, ma mère ? Car je saisis
mal ce que viennent faire soudain ces rechampis qualifiés de mirobolants ; à coup sûr, des métaphores trop subtiles pour les
percolater debout devant un étal de libraire. Il me faudra, assis, fourbir des
dicos : quelles arcanes recèlent le peu commun vocable rechampis ? Je remarque aussi qu’il y a un grand espace entre rechampis et c’est.
Cet espace remplace-t-il une ponctuation inexistante ? Mais alors pourquoi
l’avoir supprimée si c’est pour la signifier quand même ? Surtout que la
prosodie du vers libre permettrait aussi bien de disposer ainsi :
mirobolants réchampis
c’est
la demeure aux volets de feutre usé
Oh ! je sens que je vais me régaler avec cet ouvrage
éblouissant de mystères, où même les espaces blancs engagent aux aventures de
l’énigme.
Et ces volets de feutre usé ! Quels détails bouleversants vais-je extrapoler ! J’imagine une maison sans volets, justement, si bien qu’aux fenêtres des chambres pendent de misérables couvertures de cheval pour faire rideau. Ou alors une maison avec de vrais volets mais si pourris qu’ils s’effilochent… Que d’émotions !
Le reste de ce poème évoque en six vers des cloches
(qui se fêlent), un pont (perdu), un oiseau (inévitable), le vent (qui pioche),
une cité (à comparaître), un fleuve (bitumeux) et ses pontons (noirs et noirs)…
Une telle abondance de significatives propositions en
si peu de courtes lignes, j’estime que si je les multiplie par les 120 pages
que compte le recueil, mon investissement de 13,50 € va vraiment me rapporter
gros, chapitre tourisme.
Enfin, après ces survols magistraux, les trois
derniers vers du poème introduisent une dimension inattendue : soudain, la ponctuation
réapparaît tandis que du vocabulaire s’invente. Voici :
la nuit - le grand
làbasle grand jamais -
déjà s’apprête et chambarde.
Abandonnée l’évocation paysagère. Ici, le poème vire
au philosophique. La nuit, le grand jamais… Probablement, ainsi exprimée,
s’agit-il d’un entité qu’on ne veut pas nommer sinon par métaphore. Est-ce pour
mieux le suggérer que le poète rétablit la ponctuation ? Oh ! discrètement :
deux tirets et le point final. Ce dernier, le thème de l’innommé qui chambarde, le justifie tout à fait. Ça clôt, un point. Les deux tirets ont valeur de parenthèses
: ils présentent l’image du grand jamais qui elle-même explicite la nuit laquelle représente, à n’en pas douter, la mort.
Le poète se donne du mal pour nous charmer. Il aurait
écrit brutalement :"la mort déjà s’apprête et chambarde (tout)", le
lecteur frustre aurait d’emblée compris le propos et sans détour, perçu le
tremblement de l’émoi. Mais à ce compte-là, à quoi bon la poésie, ma mère ?
Et surtout je n’aurais pas découvert ce làbasle, trouvaille lingusitique vraiment stupéfiante en
indo-européen puisque cela constitue un article défini adverbial. Cette forme grammaticale agglutinante n’existait, à
ma connaissance, que dans le badaga, comme l’a bien montré la délicieuse
Christiane Pilot-Raichoor (dans sa magistrale contribution "Les indices de
transitivité dans l’énoncé badaga" in La transitivité, Presses Universitaires du Septentrion Rousseau,
André. p. 371-389). L’intuition d’un poète breton l’invente en fait pour le
français.
A son exemple, en effet, on peut faire fonctionner
cette structure originale, par exemple quand je guide mon Arlette qui cherche à
garer la ouature :" icile
parking… Complet ? Non, regarde, chérie : dextrementl’emplacement libre… garageons-y jadisla Panhard-Levassor de notre collection… jouxtant naguèrela deux-chevaux vert citron de Tantine… De telles
formulations traduiraient avec plus de précieuse fantaisie nos si banales
expressions : ce parking-ci, l’emplacement libre à droite, la Panhard-Levassor
d’autrefois, la deudeuche obsolète de Tantine, etc.
J’imagine sans mal ce que notre langue gagnerait en
expressivité à adopter de tels perfectionnements grammaticaux. Ce recueil de
poèmes recèle certainement d’autres réussites de même cuisine. Cette
perspective vaut bien les 13,50 € dont je vais te taxer, ma mère !
Oui, toutes ces obscures subtilités dissimulent de
fabuleuses révélations, je n’en doute pas. Ce livre me fera de l’usage. Le
temps que je perce ses secrets ajustements linguisticotopographiques, les
planètes tourneront.
D’ailleurs, regarde, j’ouvre le livre au hasard, je le
jure, et ça tombe page 59, "ode à l’alouette" s’intitule le
poème qui commence par une parenthèse, ça c’est vachement gonflé puisque toute
parenthèse, par nature, introduit une digression mais comment peut-on digresser
d’un discours qui n’a pas encore commencé, ma mère ? Ça nous met dans le
questionnement ontologique, pur et dur, surtout que dans la même page,
largement imponctuée, s’épanouissent des italiques, des slaches, des parenthèses
– et certains vers bénéficient d’une justification en retrait, lequel
correspond, en gros, à notre surannée virgule. La preuve ? Ma dernière phrase reprise en
disposition poétique haute
couture :
ça nous met dans le questionnement ontologique
pur et
dur
surtout
que dans la même page
largement
imponctuée
s’épanouissent des italiques
des
slaches
des
parenthèses
et
certains vers bénéficient d’une justification en retrait
lequel
correspond
en gros
à notre
surannée virgule
la preuve
(…)
Tu vois par ce simple exemple, ma mère, que grâce au
remplacement de la virgule par un
alinéa, la disposition poétique dramatise admirablement le discours.
Ça fait
trop de blanc, trop de pages sans texte, gaspillage, dis-tu ? Hé ! La poésie
vaut bien quelques hectares de forêt ! Les roupies qu’on dépense en papier
non-imprimé, on les rattrape largement en supplément d’âme. Oui, âme, n’ayons pas peur des mots papamobiles ! Et supplément, comme au restaurant. Quel tourbillon !
Entre nous, y a encore un quart d’heure j’ignorais que
cette /barre /oblique/mise/ à/ la/ mode/ par l’administration afin de redonder
l’alternative, se nommait selache.
Bien entendu, j’ai téléphoné à mon habituel Pic Helena de la Mirandolina
Vedrinovna qui me l’a indiqué. Arrangeante, carissima : elle me laisse le choix
d’écrire slash, slache, selache … je choisis cette dernière graphie qui
respecte le sistème fonétik phransais parce que slash in inegliche, it means "entaille" et j’ai
trop remarqué ceci : seuls ceux des snobs qui pataugent dans la langue de
Sterne et Swift, s’obstinent à reproduire cuistrement in phrench la grafie
anglaise. Je tiens à informer le
french peuple qu’en angliche, j’en tâte notoirement mieux qu’en badaga. On a sa
fierté, ma mère ! Monsieur Voltaire dont le boulevard passe devant chez mon
boulanger, c’est dire si nous demeurons proches, écrivait redingote pour riding-coat et on ne lui en fait pas reproche. Surtout pas moi
qui ai pour livre de chevet ses Poésies Complètes (enfin, pas si complètes que
ça… à Amsterdam, 1780) et sous l’oreiller (pour le réveil (coquin, pardi)
en joli langage) je tiens les œuvres de La Fontaine (Paris, 1878). Dans la
phrase précédente, j’ai un peu multiplié les signes de ponctuassion mais je me
sentais en manque, ma mère, c’était pour décompresser des poètes contemporains
qui font sans.
En feuilletant toujours cet appétissant recueil 48°39’
etc. je constate avec joie que nulle part le poète n’évoque la
ouature. Voici donc un livre pour moi. La ouature, j’en ai fait mon ennemie
personnelle. Elle envahit mes espaces.
Elle dresse ses barricades de tôle le long de mes trottoirs. Elle
intoxique mon air quotidien. Elle a fauché la vie de ma Florentine chérie. Elle
me fait trembler qu’elle ne fauche d’autres vies tout autant
bien-aimées… Manquerait plus qu’on la pavoise de poèmes !
(Le plus beau cadeau de Noël ? Le feu qu’ils
flanquaient aux bagnoles à Strasbourg. Maintenant, un peu partout grâce à Monsieur Sarkozy, on redouble ces
brasiers à la saison où les marrons grillent. Hourra ! Continuez, les petits !)
Le poète Henri Droguet occulte la ouature de ses
paysages. Il ignore la mécanique. Il ne convoque que les collines, les vents,
des rocailles, des oiseaux, des rafales, des bornages – bref, du solide
rural, éternel, lamartinien, toute la météo campagnarde de mon pépé Félix. Je
me sens chez moi. Un peu honteux de dater d’un autre siècle.
Il y a même un
poème, page 53, où l’auteur, si réservé en ponctuation, joue du gras des
caractères. Je me demande comment l’acteur chargé d’interpréter ce poème nuancera
en trémolos le romain, l’italique
ou le gras des caractères. Mais ce gras m’enchante quand il convient à la
gauloise érection qu’il exprime :
toute une queue
devant soi
La leste grasse gaudriole ! En trouverai-je d’autres ?
J’achète ma mère ! Oui, je règle par carte bancaire à cause du débit différé,
pardi. Non, je ne veux pas de carte de fidélité. La fidélité m’effraie. Je ne
reste fidèle qu’à l’infidélité…
Mon plaisir de lecture va commencer. Voyons, où situer
ce 48°39N2°01W dans un atlas ? Bretagne ? Normandie ? Consultons
l’atlas ! Non ! Cochon d’atlas trop mondial pour la précision
cidrophile ! Qu’importe ! On verra bien . A l’aventure ! La géographie
m’enchante, surtout en poésie qui la rend ontologique : le Lac, le Vallon,
(et autres lieux…selon le titre).
Tout le bonheur des paysages, qui manque tant chez Voltaire et même, en fait,
chez La Fontaine.
48°39’N-2°01W (et autres lieux) va me faire de l’usage, je le sens. Un croisière au
long cours. A mon train d’élucidation, deux pages et demi par semaine, j’en ai
pour au moins un an d’enquêtes lingusitiques, de ferveur lyrique, d’émotions
délicates. Pour 13,50 €, ma mère ! Mon libraire n’est pas prêt de revoir la
couleur de ma carte bleue. Ça me laissera du numéraire pour renflouer mon
budget picolo afin de trinquer à la santé de la poésie contemporaine.
