Comme au dessert Carmen nous servait ses fameuses
poires au Xérès, Vivien Bartol, psychanalyste de son état, entreprit de
m’asticoter au sujet de Zurbaran, mon peintre favori qu’il n’apprécie guère.
- A propos de poires, as-tu bien observé, insinua-t-il
d’un ton moqueur, as-tu bien examiné L’Enfant Jésus se blessant avec la
couronne d’épines* ?
- Le tableau exposé au Grand Palais, en l’automne 2006
dans la "Mélancolie" ?
- Celui-là même. La plus belle des trois versions
connues, celle du Cleveland Museum of Art. Tu n’as pas remarqué les poires, je parie !
- Des poires dans ce tableau mystique, où allez-vous
chercher ça ? dit Carmen, pincée.
Vivien ricana.
- J’y ai
vu la Madone, dis-je, une très jeune femme songeuse, rose et virginale flanquée
de fleurs de lys ; j’y ai vu Jésus ado jouant avec sa couronne d’épines
prémonitoire. Une image de ferveur.
Empreinte de religiosité ! Et toi, tu n’as vu que les poires, toi ?
- Oui, capitales ! D’ailleurs, elles se trouvent pile
au centre du tableau.
- Je vais chercher le catalogue, dit Carmen, agacée.

Nous repoussons les assiettes. Nous ouvrons le
catalogue. Page 250. Nous regardons la reproduction. Il y a des poires, en
effet. Au milieu de la table, en effet, au centre de la peinture. Cette table
sépare la mère et l’enfant. La vision en plongée permet de distinguer que le
tiroir en est ouvert, que trois groupes d’objets distincts sont présentés sur
le plateau : un livre entrouvert, puis nos deux poires, plus loin deux livres
dont l’un chevauche l’autre…

- Un étalage de symboles sexuels, commente mon copain
psy.
Carmen laisse échapper un raclement de gorge. Je
connais ma dévote. Cela traduit chez elle la réprobation polie.
- Mais oui, des symboles sexuels, continue Vivien avec
fougue. C’est évident. Les deux poires – pourquoi pas une seule ?
pourquoi pas trois ? pourquoi pas un panier ? pourquoi pas des fraises, fruits
plus accordés à la saison des lys ? – ce couple de poires donc évoque
irrésistiblement une paire de couilles. Oblongues ! Lumineuses ! Roses et
dorées comme il convient à des bijoux de famille ! Elles sont liées par leur
pédoncule à une tige que l’on devine ; elles sont nichées dans quelques feuilles à la façon des
testicules blotties dans les poils pubiens… Bref, un sexe masculin au
centre de cette pieuse image.
- Délire !
- Et les deux livres tout à côté qui se chevauchent, justement ? Plus
naturellement, l’artiste aurait pu les empiler. Ou les juxtaposer. S’il choisit
de les faire se chevaucher, de leur donner ce mouvement suggestif, tranche
rouge enjambant tranche blanche, comment ne pas songer à un symbole d’ordre érotique ? De même, cet
autre livre, baillant comme une virginité déflorée d’où ruissellent deux
rubans, épanchement de sperme,
épanchement de sang…
Carmen quitte la pièce d’un pas vif. C’est plus
qu’elle n’en peut entendre.
- Vivien, du calme ! dis-je. Freud n’autorise pas toutes les élucubrations !
- Mais je n’élucubre rien, renchérit Vivien. Tiens, le
tiroir, par exemple ? Quelle est l’évidente symbolique du tiroir ? "Elle
s’est fait mettre un polichinelle dans le tiroir" dit la gouaille populaire. Comme serrure, étui,
fourreau, bref toutes les cavités où ça coulisse, le tiroir constitue une image
du sexe féminin. Ici, il est entrouvert. Pourquoi ? Par fantaisie ? Ne fais pas
l’innocent, Robert !
- Ta vie, je la plains, Vivien ! Si tu ne peux tourner
une clé dans un verrou sans songer à la bagatelle…
- Mais
ici, c’est différent, tudieu ! C’est de la peinture. C’est voulu. L’artiste a
choisi de représenter un tiroir. Entrouvert plutôt que fermé. Pourquoi ?
- Bof ! le négligé de la vie…
- Foutaises ! N’affiche pas trop de mauvaise foi,
Robert ! Réaliste, comme cet improbable couple de colombes en train de roucouler ?
Aveuglant symbole
amoureux, là encore ! En vérité, cette peinture de Zurbaran sublime le trouble
érotique. L’ado vient de se blesser. La jeune mère songeuse regarde son fils.
Son regard traverse les symboles sexuels présentés par la table qui les sépare.
Songe-t-elle aux pulsions charnelles de son puceau de fils ? Est-elle traversée
par la tentation de l’inceste ?
A ce moment, Carmen revint avec le café et referma le
catalogue sous notre nez pour disposer les tasses.

toujours utile de voir une image a l’envers…
* dit La Maison de Nazareth, 1630, huile sur toile/162x218
