Portraits Publics, Portraits Privés, au
Grand Palais, Paris, automne 2006. L’exposition porte sur soixante ans de l’art
du portrait, surtout anglais, de 1770 à 1830…
A l’étage, une vaste salle avec d’amples tartines
paysagères. Mes genoux fatiguent. J’avise une large banquette centrale.
Ouf ! Je m’écroule face à un
rutilant Gainsborough.
Un couple grisonnant prend place dans mon dos. Ils
examinent un tableau que je n’aperçois pas.
- Tiens, celui-là, ils ont laissé la vitre dessus, dit
le monsieur.
- Peut-être la matière de la peinture en
est-elle fragile, explique la dame. Mais on voit très bien. Ça ne fait pas de reflet.
Est-ce de surdité ? Ils parlent un peu fort.
- Tu te rends compte de la dimension du truc, ajoute
le monsieur. Un vitrage pareil, avec l’épaisseur du cadre en plus, ça doit pas
rien peser en cacahouètes, cette bricole au total !
La dame ne répond pas. Un temps. Puis le monsieur :
- Je vois pas comment ils l’ont amené ici.
La dame ne répond toujours pas. Un temps.
- Comment ils ont fait pour fixer tout ça ? se demande
le monsieur. Pas du nanan hé ! Des professionnels.
Un long silence.
Le monsieur souffle, accablé.
- C’est beau, dit la dame. C’est émouvant, je trouve.
- Oui, mais ça doit être vachement lourd, hé ! dit le
monsieur. On continue ? La salle suivante ?
- Si tu veux, dit la dame.
Dès
qu’ils se lèvent, deux dames se précipitent à leur place. Des copines, la
quarantaine, genre mères de famille sportives. Elles soupirent. Voix vives, à
la limite de l’énervement.
- Décidément, les musées s’antillisent ! dit l’une.
- S’antillisent
? s’étonne l’autre. Qu’est-ce que tu veux dire par là, Martine ?
- S’antilliser, ça veut dire que ça devient antillais,
explique Martine.
- Mais non, cette salle, c’est plutôt peinture
anglaise.
- Tu vois
pas les gardiens, leur couleur ? Ils arrivent tous de Guadeloupe, Martinique.
-
Antilliser… Je connaissais pas ce mot.
- C’est mon mari qui dit comme ça.
- Vous allez souvent en vacances là-bas, non ? Les
plages…
- Alain ne veut plus y aller. Il trouve le service
détestable. Limite raciste anti-blanc, tu vois ! Maintenant on va en Jamaïque.
Anglophone, c’est très bien pour les enfants : ils pratiquent. Toujours les Caraïbes, mais organisé en
club-vacances donc moins cher. À Kingston, les gens sont moins paresseux qu’à
Fort-de-France.
- Tu exagères !
- Tu as vu les deux gardiens en haut des escaliers ?
Pas couleur d’Auvergnats, hé ! pur caramel des Antilles ! Visible. Ils
gardaient quoi ? Rien du tout ! Irresponsables. Qu’est-ce qu’ils
faisaient ? Ils discutaient. Ils comparaient leurs feuilles de Sécu. A
haute voix. Sans se gêner. Des visiteurs, ils s’en foutent. Ils travaillent à
l’antillaise !
- Ne me dis pas que tu tournes raciste, Martine !
- Pourquoi ? J’en fais pas une question de couleur de
peau.
- Ça y ressemble, Martine…
- Qu’est-ce que tu vas chercher là, Véronique… Mais
non, c’est le climat des îles qui veut ça.
- Mais la Jamaïque, Martine, c’est aussi une ile !
- Tu ne peux pas comprendre. Tu n’y as jamais mis les
pieds, aux Antilles. Bien sûr, toi, avec ta maison de l’Aveyron !
- Tu ne vas pas me reprocher notre maison de Conques,
Martine ! On la tient de famille…
- Ça suffit pour cette salle, ma chérie. Si on
continuait ?
Elles se lèvent et s’en vont.
Voilà pour les portraits privés. Les autres,
portraits publics, présentent des
personnes en habits de personnages.