Automne 2006 à
Paris, gravures non-stop. Six expositions majeures écartèlent l’amateur :
rebelle à l’inventaire, l’art de la gravure s’apprivoise lentement. La
jouissance s’obtient en retournant maintes fois admirer ces images, pesant
leurs noirs, leurs gris, l’autorité ou la légèreté des traits : il convient de
rendre familières ces épreuves aux dimensions souvent intimes, aux nuances
subtiles, souvent austères. Un boulot de forçat amoureux !
La seule célébration
du quatre centième anniversaire de la naissance de Rembrandt donne lieu à
quatre expo parisiennes, dont trois consacrées exclusivement à la gravure [1].
Toutes fa.bu.leu.ses…
Le Petit Palais présente un choix de 180 eaux-fortes léguées
en 1902 à la ville par les frères Dutuit. L’ensemble s’ordonne dans un parcours
aussi agréable que lumineux de rigueur, soulignant les époques et les
inspirations successives de l’artiste. On ne peut rêver meilleure introduction
au Maître d’Amsterdam : qui ne peut explorer qu’une seule expo Rembrandt, qu’il
coure au Petit Palais !
L’institut Néerlandais régalera
plutôt les fanatiques, de façon plus intime, avec des œuvres de la collection
Frits Lugt. Occasion rare d’admirer ces épreuves rarement exposées. A venir le
mois prochain : Rembrandt et les femmes… Hum !

Ensuite, l’apothéose :
l’exposition de la Bibliothèque Nationale ratisse plus large. Sous le titre
"La Lumière de l’ombre", elle réunit des gravures et des cuivres de
provenances diverses, de différentes collections. Elle propose donc un choix
plus vaste, plus nuancé. Surtout, ces eaux-fortes sont mises en scène de façon
vraiment éclairante.
Par exemple, la présentation juxtapose les différents
états (cuivre) et les divers tirages (papier) d’une même gravure, ce qui rend
sensibles les ambitions de l’artiste, les nuances de son évolution, ses choix
d’exécution, la subtilité des supports et des encrages. Cette présentation fait
découvrir un Rembrandt lyrique, novateur, dégageant l’estampe de sa fonction
documentaire pour l’exécuter comme un langage artistique autonome : notre
contemporain, inventant à sa façon le découpage séquentiel, le zoom, les vertus
de l’ombre, le frémissement impressionniste, l’expressif de l’inachevé, le brut
des graffitis…

Pédagogique sans lourdeur, voilà
une exposition qui, au delà du géant hollandais, fait comprendre technique et
ambition de la gravure et donc aimer cette forme d’expression. Elle apprend
l’œil à voir… Vive ces rencontres qui, rendant plus curieux, étendent le
plaisir ! Le catalogue,
remarquable d’écriture et d’édition, prolonge mon enthousiasme ; il faudrait
créer un prix littéraire du genre pour couronner Gisèle Lambert… Bref, une manifestation digne de
l’habituelle excellence de notre Bibliothèque Nationale[2].
Pour mesurer l’audace, non : les audaces de Rembrandt, comparons-le
avec ses contemporains, artistes présents en Italie où se focalisaient alors
les renouveaux. Précipitons-nous donc au Louvre à l’exposition Seicento[3],
siècle que nous appelons Dix-septième. Délicieux !
On peut y admirer les premières
eaux-fortes au vernis dur, medium que Callot emprunta aux orfèvres ou luthiers
et substitua au vernis mou, progrès technique qui donna à la gravure sa liberté
et l’établit donc à l’égal de la peinture dans l’ordre de la création.
L’exposition propose une présentation spatiale, selon les villes, de Rome à
Bologne, de Naples à Gènes, ce qui paraît un peu arbitraire parce que se
détachent surtout des personnalités singulières assurées de leurs thèmes et de
leur style. Mais enfin, quel capharnaüm, sinon ! Du moins comprend-on que la
gravure devint alors un moyen de transcrire la patte des peintres et donc de
diffuser leur originalité ; ainsi le collectionneur Rembrandt se tenait-il
informé des lointaines recherches italiennes… Cette expo invite aux mêmes découvertes.
Et s’il fallait n’en dérober qu’un ? Je volerais n’importe quoi de Giovani
Benedetto Castiglione, dit Il Greccheto.

- Castiglione - autoportrait
La révélation (pour moi,
ignare !) : doué de toutes les grâces, ce Castiglione, obsédé par la
clarté surgie de l’ombre, le vent dans les cheveux et les plumes, les cadavres
dans la nuit, la lutte et la ferveur, tour à tour agité ou recueilli,
incomparable pour traduire le tournis de
la lumière comme les peintres du Nord et annonçant l’inquiétude du temps
que développera Piranèse. Un maître de l’eau forte !
Ces gravures viennent toutes de la
collection Edmond de Rothschild. Un tour sur Internet situe ce philanthrope. Sa
vie, sa mort ont arrosé tant de musées de sa magnificence… Quarante-trois mille
(43000) gravures rien qu’au Louvre ! Mais pour les donner, il fallait bien les
avoir préalablement acquises. D’où venaient les kopeks ? De la banque. Ouais,
s’étonne Révérend Karl, et les bénéfices de la banque tombaient-ils rôtis du
ciel ou arrosés de la sueur des travailleurs ? Je ne voudrais décourager aucun
philanthrope, merci du bout des lèvres mais à pleine voix : honneur aux bénévoles !
Puisqu’on se trouve au Louvre,
saluons les gravures de Hogarth dans l’ exceptionnelle expo (et autres
manifestations) qu’un musée français enfin consacre à l’autre William. Là, il
ne s’agit plus d’expression personnelle mais d’images de propagande (pour des
causes fort nobles par ailleurs) : des scènes d’époque, réalistes d’allure,
agréables et significatives, léchées sans
esthétisme, si proprement exécutées qu’on en oublie l’exécution :
documentaires. Utilitaires. Troisième état de la gravure, en quelque sorte,
grosse d’une ambition que la photo assumera…

Et aujourd’hui, la gravure ? Hé
bien, elle se porte vigoureuse à Paris autant qu’à Nîmes[4] :
le Musée Carnavalet[5] présente les
eaux-fortes d’Erik Desmazières qui, de la géométrie urbaine, fait surgir la
mélancolie de la rigueur. Sortant de cette expo, était-ce la saison ? Paris
prenait les lignes et les accords chromatiques de ce maître du silence.
Unique déception : j’ai couru ces
expos avec le secret espoir de différencier au premier coup d’œil les trois
techniques fondamentales de la gravure sur cuivre : eau-forte, burin et pointe sèche. J’ai exploré des
ouvrages, des sites savants. Je sais comment tous trois s’exécutent. Bravant le
ridicule, j’ai emporté ma grosse loupe pour me pencher sur des vitrines. En
vain. Je ne parviens pas à voir d’évidence ce que les
notices annoncent : eau-forte et burin ou eau-forte et pointe-sèche… En quoi
leurs trait diffèrent-ils et comment les distingue-t-on ? Tout ce que je viens d’écrire est donc
nul et irrecevable. Il me faudra tout d’abord suivre un stage chez les graveurs
René et Jeanne Bessière[6]
pour soigner ma cécité.
[1] Bibliothèque Nationale – http://expositions.bnf.fr/rembrandt/ + Petit Palais – www.petitpalais.paris.fr + Institut Néerlandais – www.institutneerlandais.com ; pour sa part, le Louvre présente des dessins .
[2] qui nous avait naguère offert un mémorable ensemble d’Abraham Bosse
[3] Seicento, Gravures de la Collection Edmond de Rostchild, Département des Arts Graphiques, Sully, 2ème étage, jusqu’au 15 janvier 2007
[4] 15ème Exposition de l’estampe originale contemporaine (Graveurs du Sud) Chapelle de la Salamandre, Nimes.
[5] www.carnavalet.paris.fr/
[6] http://jfdreuilhe.free.fr/
