La carpe du Roughol

mardi 7 août 2018
par  Robert Vigneau
popularité : 19%

.

.

.

.

.

LA CARPE DU ROUGHOL

.

Il était une fois une carpe qui sommeillait dans un creux sombre du bassin du Roughol devant la mosquée. On l’avait toujours vue là, solitaire.

Soudain, ce jour-là, un frisson l’éveilla. D’étranges vibrations cognaient dans les profondeurs de la terre, des échos répercutés à travers les eaux. Frayeur ?
Ses écailles se contractèrent. La vieille carpe n’avait jamais eu peur. Les dévots aux cinq prières l’apercevaient, ange aquatique traversant, solennel, le reflet du minaret. Certains lui jetaient des miettes. La vieille carpe n’avait jamais eu faim. Elle ne se précipitait pas sur ces aumônes.

Entre deux appels, le muezzin pansu venait reposer ses graisses au bord du bassin, sous le grenadier à l’ombre de jade. Il s’asseyait en soufflant, se déchaussait et laissait pendre ses pieds au dessus de l’eau. Ensuite, il retirait son turban et en dégageait une lanière de pita cachée, qu’il éminçait avec soin et qu’il laissait tomber en confetti entre ses jambes.

La carpe s’approchait alors sans hâte et d’une gueule ouverte comme à dédain, gobait les bouts de ce pain-là. Lui trouvait-elle un fumet particulier, le goût de la sueur d’obèse ? Le muezzin se montrait fier que la vieille carpe, si dédaigneuse des nourritures des autres fidèles, préférât la sienne Il y voyait la bénédiction divine. Aussi murmurait-il inlassablement tandis qu’il émiettait son bout de pita : « Dieu est présent partout et il sait » (II, 268).

Ce fut au bout de cette invocation que le tsunami se jeta sur le Roughol. La formidable vague tomba d’une masse. Elle écrasa le grenadier, le muezzin, les flâneurs, la marchande de bananes et ses bananes dans leur panier rond. Elle écrasa tout. Elle se jeta sur le minaret et le pulvérisa. Elle bouscula la mosquée, dispersa les tuiles, les poutres, les colonnes, les sourates.

Le mihrab en bois de camphre flottait dans le ciel.

Puis la vague s’élança au delà, s’engouffra dans les chemins, emportant les terrasses et les portes. Dieu présent partout montrait sa grandeur !

La vieille carpe, tapie au plus profond du bassin, survécut au cataclysme.

Bien sûr, pendant quelques jours, les eaux restèrent saumâtres et épaisses de gravats. Des corps broyés, noyés, coincés sous des blocs de ruines, y pourrissaient lentement. A cette occasion, la vieille carpe découvrit le goût de la viande.
Une surtout, bien grasse, lui plut, parfumée de souvenirs.

.

JPEG - 92.2 ko