L’ermite végétarien

lundi 10 septembre 2018
par  Robert Vigneau
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L’ERMITE VÉGÉTARIEN

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Il était une fois un ermite établi dans une grotte du Karla au fond reculé du Korbyhéra. Il priait pour les montagnards. En échange, les indigènes des alentours lui apportaient des nourritures de leurs jardins. Le frugal ermite les avalait crues.
- Parce que la cuisson détruit les vitamines ? lui demandait-on.
- Point du tout. En vérité, je refuse pour me nourrir, pour me conserver en vie, moi, je refuse de tuer une créature animale de dieu ! Voilà pourquoi désormais je ne mange que du végétal. Mais jamais cuit : dans les bûches se cachent insectes, vermisseaux, vies minuscules que le feu anéantirait !

Un dévot jeune et souriant se présenta. Il portait de longs cheveux serrés sous un bandana et déposa à l’entrée de la caverne des fèves et des artichauts puis il attendit, agenouillé, que l’ermite l’accueille. Ce dernier reconnut Samir, le fils unique de madame Alraizine. Il avait quitté le village et s’était installé comptable à El’zinian, bourg dans la plaine.
- Ta sainte maman va se trouver heureuse d’avoir son fils à la maison, dit l’ermite. Tu lui manques tellement… Pourquoi ne pas revenir au pays auprès d’elle ? Vous possédez assez de champs, de vignobles, je crois. De quoi vivre confortablement !
- C’est que la campagne m’indispose, dit le jeune homme. Trop de plantes !
- Regret des fêtes de la ville, hein ? Le tourbillon…
- Au contraire ! Moi, je ne trouve le calme qu’en ville. Regardez !
Il retira son bandana et, soulevant ses cheveux, découvrit de monstrueuses oreilles : protubérantes et blanchâtres, compliquées de replis et d’excroissances. Pareilles à du chou-fleur !
- Pourquoi je fais comptable, croyez-vous, et non paysan comme les miens ? C’est que mes oreilles entendent les plantes ! Oui, une anomalie génétique. Mais un supplice à l’usage… La campagne, quel enfer ! Ça bastringue de tous les côtés. J’ai fui en ville pour trouver la paix du silence…

Il parlait en souriant. L’ermite restait voix : il hochait la tête sans comprendre...
- Tenez, les récoltes, continua le jeune homme, chaque tige de blé hurle au meurtre ! Imaginez un champ entier d’où monte ce boucan, accusant de génocide la moissonneuse-batteuse. Paysan ? Un boulot pour les sourds ! Les plantes ont un insupportable complexe de victime : un nénuphar proteste du poids d’une libellule. Ça geint tout le temps, le végétal !
- Je ne croyais pas cela possible, osa l’ermite.
- Bien sûr, saint homme, vous croquez les radis tout crus ! Quelle chance ! Vous n’entendez pas leurs cris d’agonie sous vos dents. Ce plaisir m’est interdit. Jamais de salade ! Je m’enfuis de la cuisine quand on prépare la soupe. Pour échapper aux lamentations. Les hurlements du poireau écorché, les gémissements des carottes râpées, les plaintes que soulève l’épluchure des pommes de terre ! Et ce grand gueulard de choux qu’on émince !
- Ainsi, les plantes souffriraient ? Comme les animaux ?
- Oh ! plus que les animaux ! affirma Samir. Tenez, les chevaux obéissent : ils sont domptés à obéir ! Mais allez apprivoiser un arbre. Un poirier par exemple. Le seul moyen reste de le tailler ou de le ligoter en espalier ! Un simple oignon qu’on émince, sa douleur est si contagieuse qu’il fait pleurer la cuisinière !
- Il a conscience de mourir ?
- Hélas ! Les végétaux vivent aussi en créatures, comme leurs frères animaux.

- Donc lorsque je me nourris de feuilles et de fruits, mon fils, je mange des vivantes créatures ?
- Et quoi d’autre, sinon ? Nous n’avons pas le choix, reconnut l’ermite. La règle : tout vivant se nourrit d’autres vivants. De sang ou de sève !
- Oui, obligés de tuer pour survivre ! La création se fonde sur cette seule loi : le meurtre !
- Mon fils, n’injurie pas dieu, le suprème, l’unique ! Tu parjures, dit l’ermite en se levant soudain. Adieu !
Il disparut dans sa caverne.

Cependant, le lendemain au soleil de midi, on vit le végétarien du Karla se planter sur la place d’Albas. Étrange : il tenait un gourdin. Matrice, la chienne truffière des Bordol, vint lui renifler les mollets. D’un coup de gourdin, l’ermite lui brisa les reins. La chienne s’écroula en gémissant.
- Que la volonté divine soit faite ! hurla l’ermite vers l’horizon. Meurtre-roi !

Puis il éclata de rire, visage face au soleil.

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