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Divinités mikaroises

lundi 27 décembre 2021, par Robert Vigneau

Divinités mikaroises

Quels dieux adorent les indigènes du Mikar ? De toutes les fantaisies.
Chaque île, le sien. Parfois même plusieurs.

Les Frachiniens adorent souvent le vent, divinité tout à fait en accord avec leur obsession culinaire des bulles, comme nous l’avons vu. Leur religion se nomme l’aérodoxie dont le dogme établit que le Tout-Puissant, gazeux de nature, se manifeste dans les mouvements de l’impalpable transparent. Ce qui, en corollaire, leur fait tenir les rots et les pets pour de vénérables expressions du sacré. Un pétomane a rang de pontife.

Pour leur culte ordinaire, les dévots frachiniens montent en procession traquer les rafales à la crête des combes. Ils s’alignent face aux avenues du ciel. Ils s’engouffrent dans les bourrasques : leurs sarongs claquant aux reins, ils ouvrent les bras pour étreindre les tempêtes. Ils ruissellent sous les pluies et s’enrhument bientôt. Qui éternue reçoit la bénédiction suprême : le vent traduit ainsi la mansuétude divine. Lorsque l’un d’eux, en oraison déraciné, s’abat à terre, les Aérodoxes rient benoîtement. Encore plus satisfaits si le pauvre meurt aussitôt : le vent céleste, croient-ils, vient d’emporter son âme au paradis. Quelle chance !

Les Narkossis vénèrent une odeur, celle d’une vestale. Cette dernière, les prêtres la choisissent encore enfant d’après les horoscopes et des traits physiques, signes évidents de prospérité : il faut que la fillette possède des lèvres épaisses, une croupe abondante et de larges pieds. Elle sera élevée au temple, nourrie exclusivement de viande crue sauvage, de cresson et de bière de mangue. Le jour où elle devient nubile, on met à mort celle qui la précédait dans la production d’odeur divine ; à son tour, elle entre en fonctionnement. On l’introduit dans une sorte d’alambic exposé en plein soleil. Là, elle transpire d’abondance. Les prêtres recueillent cette sueur dans de menus flacons de verre bleu, bouchés avec soin. Attention ! Pour les théologiens narkossis, dieu ne se révèle ni dans cette vestale ni dans sa sueur mais seulement dans l’odeur de cette sueur. La vierge et son exsudation ne constituent que des chemins matériels utilisés par le Très-Haut pour se rendre sensible aux humains - car seule une odeur peut vraiment approcher et exprimer l’impalpable de la divinité !
Les prêtres vendent les flacons bleus aux fidèles qui les renifleront pendant leurs dévotions. Ainsi cette religion avantage-t-elle les riches : plus on peut acheter de flacons bleus, mieux on accède à dieu. Les Narkossis considèrent donc comme un devoir de gagner de l’or et se consacrent surtout au négoce, considéré comme l’activité la plus rapidement lucrative. Mais on tient aussi les voleurs en grande estime dévote, surtout ceux qui réussissent à s’enrichir rapidement par une escroquerie bien conduite. Un meurtre ne soulève guère d’objection si le profit en passe à l’achat de petits flacons bleus car innombrables s’ouvrent les voies vers dieu.

Les Samulites adorent une divinité décédée. L’idée peut surprendre : comment un dieu peut-il mourir ? Mais les théologiens samulites expliquent gravement que, depuis, ce dieu a habilement ressuscité et qu’il n’avait connu la souffrance et la mort que pour délivrer les hommes du malheur. Comment la mort du Créateur peut-elle effacer les imperfections de sa création, voilà un mystère que les Samulites jugent si aveuglant d’évidence qu’ils ne se risquent jamais à l’expliquer.
Ces Samulites révèrent d’ailleurs leur divinité sous la forme d’une fourmi ailée. Leur dieu aurait pris cette apparence d’insecte par humilité, prétendent-ils. Cette Sainte Fourmi aurait élu domicile dans l’oreille d’un prophète, se nourrissant de son cérumen et dictant à son tympan les Nouvelles Révélations, cette loi d’amour qu’il plaisait au Tout-Puissant d’accorder à ses fidèles. Par exemple, il leur interdisait de manger les insectes, tous les animaux carnivores et les plantes de couleur bleue. Il enjoignait aux hommes de s’aimer les uns les autres et, au besoin, de répandre ce doux principe par la guerre sainte.
Finalement, pour d’obscures raisons politiques, on crucifia le prophète habité de la Sainte Fourmi. Cette dernière mourut engloutie sous un flot de vinaigre : un soldat, désirant soulager les souffrances du prophète supplicié, lui tendit au bout d’une lance une éponge imbibée de piquette. Malheureusement, il rata les lèvres du malheureux, l’éponge vint s’écraser contre son oreille, provoquant la noyade de la divine Fourmi. Elle ressuscita quelques jours après, divinité oblige, mais pour s’envoler vers le ciel comme ses ailes l’y disposaient.
Les Samulites montrent beaucoup d’assurance et leurs théologiens ont composé de nombreux ouvrages d’agit-prop sur ces saintes Révélations, sur la divinité de la sainte Fourmi, sur la symbolique attachée à cette sainte Histoire, etc. si bien que cette extravagante mythologie en devint communément admise, ce qui autorise ses dévots à traiter d’imbéciles ceux qui ne croient pas à des fables aussi déraisonnables.

Les Éticapolins, eux, se régalent à inventer des sectes. Ils n’estiment aucun passe-temps plus agréable. Aussi, les communautés abondent-elles dans leur île.
Une obédience honore le système pileux, par exemple. Ce dogme fait obligation aux hommes de ne jamais se raser, aux femmes de dissimuler cheveux et sourcils. Ainsi selon les sexes, se mesurent dévotion et vertu. Ils pourchassent les hermaphrodites et les femmes à barbe.

Telle autre secte raffole du chapeau. On y prêche que dieu déteste les têtes découvertes, signe de dévergondage. Il exige qu’on l’adore coiffé : bonnets, toques, voiles, turbans, calottes, perruques donnent juste valeur aux oraisons qui montent jusqu’au ciel. Ce rite fait la fortune des modistes.

Une secte végétarienne condamne la couture. Ses adeptes s’entortillent de draperies non-cousues. De plus, ils ne mangent jamais de légumes mûris sous terre. Interdits carottes et oignons ! Et tout se consomme cuit pour échapper aux démons qui selon eux, fabriquent des aiguilles au dessous des labours.

Plus banales les sectes qui adorent un champignon divinement aphrodisiaque, ou le sable lumineux d’un méandre infesté de larves phosphorescentes ou les fumerolles hallucinogènes d’un lac volcanique ou même les traces du feu sur des pots d’argile… On n’en finirait pas de recenser ces avatars du surnaturel. Que n’ont pas inventé les humains pour ajuster leur besoin de prière !

Déjà acharnés à improviser tant de sectes farfelues, certains Éticapolins brûlait pourtant de se convertir à une grande religion internationale. Question de dignité ! Ils appelèrent donc les missionnaires étrangers. Les grandes confessions prosélytes de rappliquer illico.
Les Musulmans vinrent en premier leur proposer les révélations du saint Coran.
Comment adorer un dieu si grand qu’il ne propose aucun visage ? demandèrent cependant les catéchumènes Éticapolins aux ulémas.
Et pourquoi frapper le sol de notre front cinq fois par jour ? Si ce geste plaisait tellement au Tout-Puissant, il paraît évident qu’il nous aurait créé avec le front sous la plante des pieds pour en tirer agrément dès que nous avançons d’un pas.

Ensuite, votre dieu ordonne d’aller tourner autour d’une mystérieuse pierre noire emballée dans une ville inconnue au fond d’un lointain désert ! Ce genre de détail convient-il à une religion à vocation universelle ? Ce genre de pèlerinage n’a rien à voir avec notre vie véritable au beau milieu des arbres. Non, nous ne pouvons adopter vos préceptes si déraisonnables.
On voit bien par ces objections puériles que les Éticapolins n’avaient pas encore acquis la maturité nécessaire au monothéisme.

Les missionnaires chrétiens se présentèrent alors. Examinez notre dieu dirent-ils : sous sa barbe, Jésus possède un visage empreint de compassion, lui, et il propose un message d’amour universel.
Les prêtres montrèrent le Christ en croix.
Les Éticapolins firent la grimace. Pourquoi avez-vous cloué votre dieu sur deux poutres ? s’étonnèrent-ils. Comment pourrait-il nous aider s’il ne se trouve même pas capable d’empêcher que vous le piégiez ainsi ? Lui, un dieu tout-puissant ? Apparemment, vous voulez rire !
Les Chrétiens n’eurent donc aucun succès.

Quel dieu adopterons-nous, alors ? se désolaient les notables Éticapolins . Nous disposons de banques, de la Poste, d’institutions modernes, même de téléphones portables ; il nous faut aussi un dieu honorable pour faire bonne figure de civilisés.

Un docte qui avait voyagé leur parla alors de l’hindouisme. Le monothéisme de cette religion s’incarnait dans un foule de divinités, la plupart à visage humain et même parfois à faces animales. Il n’y avait qu’à choisir celle qui convenait le mieux. De plus, ces Éternels hindous-là se contentaient de nourriture déposée au pied de leurs statues : très simples d’usage !
Tiens, tiens ! se dirent les notables. Leur enthousiasme culmina lorsque le docte voyageur leur annonça encore que les dieux brahmanes possédaient tous au moins six bras.
- Tout à fait ce qu’il nous faut ! Six bras ! Voilà des dieux actifs, et qui certainement ne rechignent pas au bricolage !
- Quels dieux modèles ! Ils conviennent à notre temps technicien !
- Qu’on envoie chercher des missionnaires qualifiés sur les rives du Gange ! ordonna le Président.
Une expédition partit pour Bénarès. Les brahmanes contactés demandèrent tout d’abord à quelle caste appartenaient ces convertis en instance.
- Aucune, leur répondit-on. L’idée, le mot même de caste n’existe pas chez Éticapolins.
- Comment est-ce possible ? Mangent-ils de la vache, alors ? demandèrent-ils encore.
- Ils ne feraient pas les difficiles, mais il n’y a pas de vache dans leur île. Alors ils mangent du sanglier. Ce gibier coûte fort cher là-bas et ils ne peuvent pas s’en régaler plus de deux, trois fois par an.
- Du sanglier ? Qu’appelez-vous sanglier, demandèrent les brahmanes.
- Hé ! une sorte de cochon sauvage.
- Du cochon, horreur ! Des intouchables, alors ! se récrièrent les savants pandits. Nous ne pouvons pas les accepter comme fidèles de nos dieux !

Ainsi, aucun missionnaire hindou ne se résolut à venir convertir les Éticapolins qui finalement se consacrèrent au culte universel de l’Automobile.