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La Guistoune
vendredi 31 décembre 2021, par
La Guistoune
Ce mammifère rongeur possède à peu près la taille, les pattes palmées et la morphologie amphibie de la loutre commune. Elle s’en distingue toutefois par son museau et sa dentition de rongeur ainsi que par son pelage ras d’un rouge sombre. Elle vit en colonies, creusant des terriers dans les tourbières en bordure des étangs saumâtres des hauts plateaux du Frach.
Elle se remarque surtout par son original appareil de circulation sanguine. En effet le sang de la guistoune bascule alternativement tantôt à droite, tantôt à gauche de son corps selon un rythme apparemment commandé par les astres, les saisons et les heures. Elle s’accorde ainsi au flux et au reflux des marées.
Deux fois par jour, ce sang soumis à l’attraction lunaire, se presse dans une seule moitié du corps, alors rebondie, tuméfiée, monstrueuse, tandis que l’autre décavée, exsangue, se réduit au squelette.
Six heures plus tard, le contraire.
À ces moments cruciaux, la guistoune se réfugie toujours dans son terrier. Elle échappe ainsi au danger mortel qui la menace, puisque sa physiologie lui interdit toute volte-face, au risque de bousculer son orientation. Elle ne peut que filer droit dans le sens - ou le contresens - de la rotation terrestre.
Bien entendu, les indigènes chassent la guistoune au moment où l’animal, pressé par ses redoutables marées intérieures, rejoint son terrier. Ils tendent des filets devant ses pas. La guistoune s’y jette. On l’achève d’un demi-tour.
Aux grandes marées d’équinoxe, le sang lui déborde à bouillons : des narines et des oreilles chez les mâles, d’entre les pattes arrière chez les femelles. Ce trait permet de reconnaître les sexes.
Les jours de vent, la guistoune se terre, prise d’épouvante. Des garnements l’obligent alors à sortir de son repaire pour s’en divertir. Le sang de l’animal, trop sensible à la météorologie, se déchaîne en tempête et le ballote à droite, à gauche, dans tous les sens. Ces mouvements incohérents lui tirent des gémissements de douleur.
Elle prend l’air pitoyable de celui qu’une tempête habite, situation vraiment inconfortable ! Elle subit son existence. Elle n’a pas un geste pour se défendre des taquineries. Cela tirerait des larmes à d’autres qu’à des enfants. Toutefois, les gamins la laissent aller libre après rire, alors qu’ils pourraient facilement la capturer toute étourdie. Mais les indigènes prétendent que le vent tourne à l’aigre les viandes de la guistoune.
Cela tient à leur manière de cuisiner tout vif cet animal : on se contente de l’assommer sans le saigner, on lui ouvre aussitôt le ventre pour en arracher les entrailles qu’on remplace par une farce d’herbes et d’épices, puis on le rôtit lentement au tournebroche placé devant un feu de tourbe. À mi-cuisson, la peau glissera d’elle-même. La moitié gorgée de sang donnera une sorte de boudin fumé, fort nourrissant ; la moitié exsangue, de petites côtes grillées assez semblables à de minuscules texan style ribs, Cette viande montre souvent un fade goût de vase. Les épices et le feu le dissimulent.
Le système de reproduction des guistounes reste encore très mal connu. Le chercheur américain Stefi ben Toh a reconstitué et observé en laboratoire ouvert, à la Tsukushi University, le mécanisme de leur accouplement assisté par gravitation. Cette opération ne se produirait qu’en plein air, les nuits de pleine lune et par ciel dégagé. Le mâle possède au bas du ventre un organe émetteur en forme de tuyau, élastique et rétractile. Il se couche sur le dos, dirigeant cet organe vers le zénith de l’orbite lunaire et attend que l’attraction y fasse affluer le sang au point de le durcir et de l’allonger.
La femelle vient alors, en posture assise, enfiler ce tuyau turgescent dans son organe récepteur, cavité cylindrique située à l’interstice de ses pattes postérieures. Puis les deux partenaires produisent de leurs corps des mouvements conjugués de pompe aspirante. L’opération semble coûter beaucoup d’effort aux partenaires à en juger par leurs plaintes et leurs halètements.
Aucune gestation n’a suivi cette expérience. Il s’agissait toutefois de deux sujets de laboratoire, sortis de leur milieu naturel ; il convient donc d’admettre ces observations avec les réserves d’usage.
La guistoune craint par dessus tout la foudre.
Une légende recueillie dans un campement paomi en Haute-Peonia fait allusion à une méthode originale de capturer la guistoune aux équinoxes : on attendrait tout simplement que le débordement du sang coagule et paralyse l’animal ! Cette technique invraisemblable ne repose sur aucune réalité, mais illustre, à l’évidence, un mythe indigène de la Création.
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