Robert Vigneau : le blog !

Pierre Jourde : L’Heure et l’ombre, roman

mercredi 11 octobre 2006

Pierre Jourde : L’Heure et l’ombre (L’Esprit des péninsules).

 

Dès le premier mot, « Souviens-toi, tu sais que tu t’engages dans un roman de la mémoire. Et avant même ce premier mot, des premiers guillemets s’ouvrent ; ils ne se refermeront qu’une vingtaine de pages avant la fin du livre mais après une valse d’autres narrateurs éventuellement nantis eux aussi de leurs propres guillemets. Aussi, mon premier conseil, lecteur : écoutant ce récit à la chronologie limpidement linéaire alors qu’il est tout entier constitué d’un patwork de flash-back, fais bien attention aux guillemets, demande-toi qui parle à qui. Tu en tireras ce plaisir haletant qu’on trouve habituellement plus dans les intrigues policières que dans les romances sentimentales.

Car il s’agit ici d’une histoire d’amour, d’un long amour, celui de toute une vie, depuis l’éblouissement enfantin dans la villégiature balnéaire jusqu’à la connivence de la maison de retraite. La seule mention de ces âges extrêmes indique déjà que l’auteur n’entend jamais sacrifier à l’érotisme à la mode et vraiment, on avait oublié combien les plus chastes élans du coeur pouvaient se révéler impérieux, troubles et brûlants. Romantisme ? Le prénom même de l’héroïne, Sylvie, évoque un climat nervalien fait de souvenirs convoqués lors d’un voyage qui, ramenant le héros narrateur vers le lieu d’enfance, ranime son cœur tenace. Et l’obsession d’un lieu récurrent, ici nommé Saint-Savin, rime aveuglément avec d’autres lieux où le passé proustien à jamais se dénoue. Ce ne sont pas de minces patrons littéraires que sollicite Jourde ! Mon plaisir de lecteur me souffle : la Princesse de Clèves combiné par Agatha Christie ?

Le narrateur principal, « champion de l’oubli », conjugue ses réminiscences avec les témoignages de Denise et les aveux de Julien. Ces mémoires s’emboîtent, s’ajustent, s’ouvrent comme autant de tiroirs sous les doigts de celui qui fouille à la recherche des lacunes de son passé. Ou mieux : on les entend comme autant d’instruments qui développent un concerto. Cette stratégie d’écriture, en effet, aboutit à une orchestration véritablement mélodique et comme en musique, justement, où les phrases s’appellent, se lient et rebondissent, le lecteur mélomane se trouve piégé, envoûté, contraint de poursuivre ce récit, ce récital paradoxal.

Cela donne un roman tout en reflets, festival de miroirs, une magie où deux temps coexistent, deux mondes s’articulent en surimpression, où les personnages se confondent, se dédoublent, ressuscitent, où l’amour se réalise par procuration - et le charme de ce texte vient justement de cette complexité d’exécution qui n’enlève rien ma chère clarté.

À commencer par le style lui-même : autant dans le précédent roman de Jourde (1), les procédés métaphoriques abondaient pour donner un sfumato inquiétant à l’atmosphère provinciale, autant ici le style va droit, nerveusement scandé, décisif sans sécheresse. Vif ! Tout l’art de la métamorphose se concentre en la seule composition. Et ce n’est pas une des moins surprenantes (et subtiles) réussites de ce roman du reflet que son style contradictoirement dépouillé d’allusions, bannissant miroitement, irisations et rutilances. Lecteur, j’y trouve un plaisir singulier. Comment dire ? Cela s’appelle l’art.

Diverses diatribes fustigeant écolos, bobos, camping, paperasserie et autres thèmes politiquement incorrects, entrelardent cette si pure histoire d’amour. Que font là ces diversions ? Des intrus ! Éditeur, j’aurais demandé à l’auteur, pamphlétaire célèbre et apprécié, de retirer ces passages d’humeur, de les réserver à un autre ouvrage de bile et d’estoc. Et puis je constate que Jourde a aussi publié une fort savante (et réjouissante !) étude sur les incongrus dans la littérature française (2). Mieux qu’un autre donc, il sait qu’un contrepoint s’organise et comment le suspense se ménage. Je fais confiance en son sens de la musique. Nerval et Paul-Louis Courrier dans le même sac, chiche ? Je prends.

Enfin, n’espère pas, ami, que je te résume les grands traits de l’intrigue et dévoile le nom de l’assassin avant le dénouement. De cette découverte, j’entends bien te laisser le plaisir complet page à page de ce beau livre d’actions. Tu en entendras beaucoup parler à la rentrée parisienne. À toi de le dévorer avant que les barnums ne s’en emparent. Alors, tu brilleras en société, ouiche ! Te voilà averti, mon chéri, tu ne diras pas que ton copain Robert ne t’a pas de l’ombre sienne averti avant l’heure. Tu en as de la chance.

 

 

261 pages, 19 €

(1). Festins Secrets, L’Esprit des péninsules, Paris, 2005, 23 €.

(2). Empailler le toréador : l’incongru dans la littérature française, Corti, Paris, 1999.

 

 


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