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À l’époque, je fus surpris de ce choix : cette caricature d’une personne qui porte un chien dans ses bras, peu de gens s’y attardaient. On la jugeait déplaisante malgré la tendresse que je croyais traduire. Comme ce collectionneur possède déjà plusieurs œuvres de moi, j’osais lui demander ce qui avait guidé son désir de posséder cette image en particulier. Je le vis sourire. Il prit son temps pour me répondre.
- Parce que j’y trouve exprimé ici ce que je soupçonnais chez la plupart des propriétaires de chiens : leur sexualité pas très claire et pour tout dire : dévoyée.
- Allons bon ! Vous m’ouvrez des horizons sur ma propre inspiration, dis-je, étonné. Expliquez-moi !
Il s’inclina.
- Tout d’abord, reprit-il, il m’a toujours paru bizarre d’apprécier les chiens : quelle compagnie obscène et malodorante ! Le cheval, le renard, la plupart des mammifères tiennent pudiquement leur queue rabattue de telle sorte qu’elle dissimule anus et organes. La plupart des chiens, non : ils dressent leur queue comme pour proposer leurs intimités à tous les regards, à toutes les narines de leurs congénères : regardez où ils se reniflent dès qu’ils se rencontrent ! Et cette queue, ils l’agitent sans cesse – non pour chasser les mouches comme le font les chevaux, mais en signe de satisfaction : pour ventiler hardiment et répandre plus largement leurs effluences breneuses, urinaires ou génitales dans l’entourage.
- Mais vos fantasmes n’ont aucun rapport avec mon dessin, dis-je.
- J’y arrive, continua-t-il. Certes, comprenons que des humains solitaires, impuissants à se lier d’affection avec un ou une de leurs semblables, optent pour la compagnie d’un animal. Or le chien reste la bête la plus facile à soumettre : son sens innée de la meute lui donne une disposition plus servile que domestique. Il s’attache avec discipline. C’est la conquête des faibles et des frustrés.
- Moi qui voulais seulement montrer la tendresse qui pouvait lier l’humain et l’animal… Vous m’effrayez !
- Votre image illustre bien plus, me coupa-t-il. Regardons ! Le décor tout d’abord. Où se passe la scène ? Un mur carrelé l’indique : ce ne peut être qu’une salle de bains. Lieu où on se met nu. Et en effet le personnage (enfin, ce qu’on en aperçoit) se trouve nu. Homme ou femme ? On ne sait trop avec ces traits caricaturaux. Peut-être la coiffure suggère-t-elle plutôt une femme. Mais rien de certain. Un humain ambigu, unisexe comme on dit dans les pantalons. Ce personnage nu étreint un gros chien. Peut-être l’emporte-t-il pour le laver puisque l’animal semble passablement maculé – cette démarche serait assez logique dans une salle de bains. Mais pourquoi alors se mettre nu soi-même ? N’a-t-il pas quelque projet secret en tête, votre personnage ? Vont-ils jouer ensemble sous la douche ? Le chien se laisse faire et, pour autant qu’on puisse juger l’expression d’un chien, il semble confiant, comme au bord de la béatitude.
- Oui, confiance, béatitude, merci de l’apercevoir, dis-je. Reconnaissez-le !
- Attendez ! ajouta-t-il. Vous avez dessiné beaucoup plus : dans le fouillis de cette étreinte, j’aperçois des détails significatifs.
- Lesquels ?

- Par exemple, le pénis du chien qui commence à se déployer, agacé par l’index de la main gauche du personnage. Et quand on regarde attentivement cette main gauche, abusivement grossie, on ne peut s’empêcher de lui découvrir une allure nettement phallique avec cet index tendu en érection jaillissant des deux autres doigts en forme de couilles. Voilà qui suggère quelque luxure à laquelle va se livrer ce personnage avec son chien.…
Il me vit pâlir. J’étais atterré. Quoi ? On pouvait proférer tant d’horreurs libidineuses en interprétant mon innocence d’artiste ? Je bondis sur lui.
- Rendez-moi mon dessin, protestais-je.
Il recula de trois pas. Je lui tendais le chèque qu’il venait de me signer.
- Ce dessin, je veux le brûler. Vous allez me mettre à dos la SPA, les vétérinaires du quartier, tous mes voisins propriétaires de chiens citadins. Ma réputation aux caniveaux…
Il croisa ses mains dans son dos, protégeant mon dessin et refusant son chèque.
- Allons, vous n’allez pas me garder un chien de votre chienne, dit-il, moqueur.
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Cette mise en ligne, la preuve que non.
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