TISSA RANASINGHE "The Dance"
lundi 16 octobre 2006 par Robert Vigneau

Le titre indique que le sculpteur ne représente pas un danseur ni une danseuse en particulier mais la danse en général. Cette allégorie a tenté beaucoup d’artistes. Par exemple les célèbres œuvres de Carpeaux ou de Matisse sous le même titre sanctionnent l’histoire de l’art occidental récent.
La sculpture de Ranasinghe se présente comme un personnage à demi accroupi, stylisé jusqu’à la disproportion et apparemment disparate. Il s’appuie sur le genou gauche posé à terre, gros, ovoïde et continué par une cuisse rebondie qui socle l’ensemble. La jambe droite dont le pied a été supprimé se réduit à une sorte de maigre piquet parallélipédique planté obliquement dans le vide ; un renflement du poplité figure le mollet ; cette jambe fait angle avec la cuisse horizontale, fort maigre elle aussi, ce qui contraste vivement avec la rondeur de la cuisse gauche. Les deux bras asymétriques se limitent à deux moignons tenus horizontalement au niveau des épaules ; leurs extrémités, retournées, suggèrent des mouvements de mains.
Le corps applique semblable dichotomie : la partie gauche, ronde, lisse, ornée d’un sein, est manifestement corps de femme. Celle de droite au modelé rugueux, granuleux, aux formes anguleuses, musclées, nerveuses semble corps viril. Ce personnage réunit les deux sexes dans l’acte de la danse. Or cette union contradictoire du féminin et du masculin, Ranasinghe l’avait déjà explorée pour son Ardhanarishwara, icône où le dieu Shiva et son épouse Parvati se partagent une seule figure signifiant ainsi l’ambivalence de la nature divine. Pour rendre visibles les deux sexes, les fabricants d’idoles accumulent habituellement des accessoires explicites, vêtements, bijoux ou autres colifichets. Aux antipodes de ces facilités descriptives ou anecdotiques, Ranasinghe trouve des expressions strictement plastiques, sculpturales : dans le modelé, le lisse féminin s’oppose au granuleux viril ; dans les formes, la rondeur s’oppose à la maigreur ; dans les lignes, la courbe à la droite… Dans The Dance, il reprend exactement les mêmes procédés.
De même qu’il reprend ici le même appendice en forme de “gopuram creusé en diapason” qu’il utilise habituellement pour tête de ses divinités shivaïtes (1). Bien évidemment, si Ranasinghe utilise cette tête “en gopuram” qu’il réserve aux dieux hindous, c’est qu’il range cette représentation de la danse parmi les représentations de Shiva.
Lequel ? Hé ! Nataraja… Oui, on songe au fameux Nataraja : Shiva dansant pour créer le monde. Probablement la statue la plus connue, la plus déclinée de la planète, le Mona Lisa de la sculpture mondiale ! La plus codifiée aussi, cette statue, dont le moindre élément se veut éloquent, les accessoires, le nombre de bras, l’ampleur des mouvements, les sens des gestes, les démons écrasés et le Gange par ci et la lune dans le chignon et les flammes en orbite…
Or si, faisant table rase de ce bazar fabuleux, Ranasinghe exprimait ici sa personnelle version du Nataraja, danse d’où nait le monde ? Gageure d’artiste…
Alors on regarde autrement The Dance : on y voit un humanoïde
ambigu bisexué en train de se dresser.
Son mouvement lève
le monde par l’attraction de ses bras horizontaux. Il ne
s’appuie sur aucun socle que lui-même. On aperçoit
la force qu’il déploie. On aperçoit qu’il
invente hauteur et largeur de l’espace, la mesure de
l’horizon par l’ébauche des bras, le premier
élan vers le zénith par l’appui des jambes,
par le corps droit, conquérant. On aperçoit son
harmonie. Cette stylisation pouvait paraitre abstraction
disproportionnée aux yeux d’un amateur de danse
occidentale, mais le simple paysan cinghalais reconnaît
d’emblée dans la position des bras de The Dance le
geste par lequel les danseurs rituels ouvrent au Bouddha l’ampleur
du monde à la procession de la Perahera.
Tout danseur n’invente-t-il pas l’espace ? Ranasinghe se débarrasse du fatras mythologique et, sans didactisme, en termes purement plastiques, sobrement, exprime cette vérité démiurgique.
(1) Sans entrer dans un commentaire théologique ébauché par ailleurs mais ici inutile, contentons-nous de rappeler que cette forme de gopuram à deux arêtes réunit, à travers l’évocation du lingam, l’ambivalence sexuelle de la divinité, sa constituante complémentarité de principes actifs et passifs.
The Dance, a sculpture by Tissa Ranasinghe
(1994.- 28x28x17)
The title indicates that the
sculptor is not representing one dancer in particular, but dance in general.
This allegory has tempted a lot of artists : the celebrated works of Carpeaux or
Matisse, which bear the same title, are milestones in the history of art.

Ranasinghe’s sculpture presents a
half kneeling stylised figure, apparently disproportionate and disparate. The
left knee rests on the ground, egg-shaped and swollen, attached to a rounded
thigh. The right leg, on which the foot is not even adumbrated, has been
reduced to a meagre oblique stick, with a slight swelling indicating the calf,
and to a very thin thigh, in total contrast with the left leg. The two
dissymmetric atrophied arms spring horizontally from the shoulder and their
extremities suggest hand movements.
The same dichotomy is found in the
torso, the left side is smooth and rounded, with an obvious breast : a woman’s
body. The right side with its rough grain, its pointed, nervous, muscular
shapes suggests virility. This figure unites the two sexes in the act of
dancing. This contradictory union of the feminine and the masculine elements,
Ranasinghe had already explored it in its Ardhanarishwara, in which Shiva and Parvatishare
share the same and one figure, thus expressing the ambivalence of the divinity.
In general, to make the two sexes evidente, idol makers accumulate explicit
accessories : clothes, jewels or other trinkets and gimmicks. Ranasinghe
refuses this anecdotic facility and finds strictly plastic sculptural
expressions : feminine smoothness as opposed to masculine roughness, a rounded
shape as opposed to a lean silhouette, curves as opposed to straight broken
lines. In The Dance, Ranasinghe has used the same codification.
He also uses the same forked, gopuram shaped appendix which
usually figures the head of his Shivaite divinities. I must conclude that this
sculpture is a representation of Shiva.
Which Shiva ? Well, Nataraja : Shiva dancing to create the
world, the best known representation, the Mona Lisa of universal sculpture ! The
most codified representation too, where the least element has significance, the
number of arms, the movements, the gestures, the crushed demon, the Ganges, the
circle of flames…
Ranasinghe sweeps that fabulous
bazaar away, bares Shiva of his accessories. His will is to express his own
vision of the Nataraja, the dance from which the world was born. Here is his artistic
challenge.
Nataraja…from now on I will view the sculpture
in a different way. Here is an androgynous humanoid rising from no other
pedestal but himself, his movement supporting and raising the world through the
attraction force of his horizontal arms. The strength is evident. He is
measuring space, inventing its breadth and length, shaping the horizon : the
unfinished arms are limitless, the legs are inventing the first vertical thrust
towards the zenith, the body is straight and victorious, you suddenly notice
its harmony. An amateur of western dancing could discard this sculpture as a
disproportionate abstraction, but a Sinhalese villager will immediately
recognize in the position of the arms the gesture through which the traditional
dancers open the vastness of the world for the Buddha at the Perahera.
Do not all dancers invent space ?
Ranasinghe, without didacticism and without any mythological paraphernalia
expresses that universal cosmic truth.
Traduction : Marie-Hélène Estève