Le Bouquet
Deux,
trois fois l’an, Arthur Van Hecke se rendait en Hollande pour y acheter son matériel de peintre. En ces
années protectionnistes d’avant Marché Commun, ne se vendaient en France que les tubes de marque Lefranc dont la qualité ne satisfaisait
pas cet artiste exigeant et rigoureusement soucieux de la pérennité de son œuvre. En Hollande, il
trouvait un matériel plus fiable - marques dont je n’ai jamais pris soin de
connaître le nom mais dont je peux attester la supériorité en comparant des Van
Hecke d’alors, restés imperturbablement frais, avec des huiles d’autres
peintres, exécutées à la même époque et que quarante ans ont déjà ternies et
craquelées.
Arthur Van
Hecke parle flamand depuis l’enfance c’est à dire que la Hollande n’a jamais été un pays vraiment étranger
pour lui. Il y compte des amis, en particulier une famille de pécheurs dans un
village côtier où il a probablement vécu et planté son chevalet. Enfin, la
Hollande ne se trouve pas loin de Dunkerque ; à peine trois heures par une
fluide autoroute qui traversait déjà la Belgique en un temps où la France n’en
possédait aucune. La Traction-avant noire d’Arthur la prenait souvent, cette
direction ; nous allions en copains savourer une Gueuze mort subite dans les estaminets
de Bruges, un coquemar de moules à Coxide, un combat de coqs je ne sais où dans
le plat pays… Le rencontrer fut ma chance. Il me convertit au
Septentrion : gourmand, fougueux, fier et généreux de son terroir, exalté
par les tourbillons de lumière (il stoppait la bagnole pour gober un éclat du
ciel), et comme enivré de son parler flamand qui lui ouvrait des sympathies
qu’il ne me laissait même pas jalouser tant il les partageait d’emblée. Quel
enthousiasme à vivre !
Il me
propose de l’accompagner en Hollande pendant trois, quatre jours de vacances
scolaires de Pentecôte 1959. Bien sûr, Thérèse et Vincent seront du voyage.
Thérèse est la compagne d’Arthur, élancée flamme blonde. Leur fils, poignée de
blé doré, Vincent (le prénom de Van Gogo…) à peine sorti de l’âge nourrisson,
sera confié en route aux amis hollandais. Nous autres, entre deux visites de
musées ferons étape dans des campings. Je n’étais jamais allé si haut dans le
Nord. Trois jours d’exaltation ! De ces trois jours, que garder ?
Arthur
tenait à me faire la révélation des Frans Hals, peintre superlativement admiré
: Arthur, coloriste vif à la touche chatoyante, le perpétue. Je ne connaissais
que les trop rares œuvres conservées en France. Beaucoup se trouvent au musée
de Haarlem. Certains soirs, on peut même les admirer à la lueur des bougies, à
l’ancienne.
Nous
arrivons donc à Haarlem quand il fait déjà nuit. La Traction-avant tourne dans
la ville, se perd dans les sens interdits jusqu’au moment où nous croisons deux
motards de la police auxquels Arthur demande son chemin. Ils nous font signe de
les suivre - et c’est ainsi qu’Arthur rejoint le musée, précédé de motards
officiels aux feux clignotants. Il jubile de cette escorte.
- Je te
conduis comme un président de la
République, dit-il en rigolant. Tu apprécies, j’espère ?
Au
tremblement des bougies, les Frans Hals prennent une dimension vivante,
poignante, encore plus somptueuse. Ailes de la ferveur ! Nous nous attardons
longuement…
Ce qui me
frappe aussi chez Arthur, c’est son œil : il pénètre dans une galerie,
lance un regard circulaire et se plante aussitôt devant la pièce maîtresse de
l’exposition. Quelle manière légère de procéder, inconséquente, décidément trop
expéditive ! Moi, j’examine sérieusement les œuvres. L’une après l’autre.
Je prends mon temps. Je détaille. Je pèse, soupèse, écoute, compare, élimine,
évalue : quel labeur de
sélectionner ! Puis chaque fois bien forcé de le reconnaître, je tombe
d’accord avec le choix aiguisé, foudroyant d’Arthur. Les chefs d’oeuvre
l’aimantent.
Au retour
de ces trois jours de ravissement, passant la frontière belge, nous longeons le
canal de Furnes dont le soleil du printemps pavoise le talus : boutons
d’or, marguerites, coquelicots, mauves et centaurées, précoces scabieuses,
hardies camomilles, pissenlits et salicaires brillent dans l’herbe neuve.
Thérèse s’en émerveille. Arthur arrête pile la voiture.
- Va te
cueillir un bouquet !
- A quoi
bon ? Elles ne tiendront pas, proteste Thérèse.
- Un gros
bouquet, insiste durement Arthur.
A la
rudesse de son ton, je l’imagine en colère, soudain. Pourquoi ? Thérèse
pose Vincent et sort cueillir une énorme brassée de ces fleurs des prés mêlées
de tiges d’herbe. Arthur demeure renfrogné. Il semble mijoter je ne sais quoi.
Concentré !
Quelque
instants plus tard, nous arrivons à Dunkerque, la Petite Chapelle, le
logis-atelier des Van Hecke. Je les salue pour rentrer chez moi, à Malo.
- Ah !
non, dit Thérèse, tu restes souper avec nous. Je lance une paire de frites.
Tiens, garde-moi Vincent !
Arthur,
lui, ne dit mot. Il semble dans un état second. Envoûté ? Il n’a pas quitté son
caban ni sa casquette. Il empoigne ces fleurs cueillies sur les ornières du
canal de Furnes, les plante dans un vase, s’empare d’un bout de contreplaqué
qui traîne, vieux panneau écorné, le cale sur son chevalet. Et ce vrac de
fleurs de remblai, il entreprend
d’en faire le portrait.
Sauvagement.
Je le vois agir d’une façon qui me
parait convulsive, violente. Il écrase ses tubes de peinture. Il attaque
cette matière au couteau. Il jette les couleurs. Quelle rage l’a saisi ?
Souvent, quand il peint, Arthur bavarde - et fort bien, joyeux propos. Lui qui
se départit rarement de son élégance terrienne, cette fois-ci demeure
taciturne. Est-ce que ma présence le dérange ? Après tout, il a certainement
envie d’intimité familiale après notre communauté de trois jours. Je répète à mi-voix que vais rentrer chez moi.
Péremptoire, il m’ordonne de rester. Je me tiens tranquille. Thérèse vient
cueillir Vincent dans mes bras. En quelques minutes, le bouquet prend forme sur
le chevalet ; les couleurs s’élancent, explosent ; les gestes des
brosses et des couteaux se tressent, se heurtent ; Habituellement, Arthur
travaille vite. Il excelle dans la pochade. On dit des peintres qu’ils exécutent une œuvre. Ce mot exécuter,
à la fois musical et justicier, convient parfaitement à l’œil et à la main de
Van Hecke. Hé bien, ici, à cet instant, fasciné, je le vois effectivement exécuter le bouquet avec des
gestes autoritaires de chef d’orchestre et de bourreau.
Une demi-heure
suffira pour peindre sur ce pauvre support de contreplaqué le somptueux
bouquet, son vase et quelques amorces de ce qui deviendra le fond bleu du
tableau - fond que l’artiste accomplira les jours suivants.
Quand
Arthur repose sa palette, il me regarde, sourit, respire, lance sa casquette,
défait son caban, écarte son col, allonge les jambes… Il redevient sociable,
détendu, amical - à son habitude. Nouvelle saute d’humeur ? Là, il semble
émerger. Mais de quelle lubie ?
Sur le
moment, je n’ai rien compris. A la réflexion, je crois qu’Arthur était en
manque. Comme les drogués se trouvent en manque d’alcool ou de cocaïne, Van
Hecke se trouvait alors en manque de peindre. Sa drogue à lui : la barbouille, comme il plaisantait
parfois. Je ne l’ai jamais vu que peignant ; toute circonstance de sa vie
se tournait en humeur de peindre. Or il venait de passer trois jours sans tenir
un pinceau ni même un fusain, trois jours de cimaises, de lumières
hollandaises, de révérence à Frans Hals, de racontars de rapins, trois jours à
exacerber son besoin vital de barbouille. Le supplice de Tantale ! De retour à
son atelier, il s’était jeté sur ses couleurs comme un ivrogne sur son litron
perdu. Ce tableau du Bouquet, inspiré, lyrique, éclaté et construit à la
fois, bruissant d’emportement, libre, heureux, en témoigne. Et maintenant, les
mains vacantes, rassasié, il redevenait l’ami affable, attentif, aigu…
Nous
avions convenu de nous retrouver à Vence, ma ville, en juillet, de cette même
année 1959. Comme de coutume pendant mes vacances d’été, je logeais chez mon
Tsio, Joseph Cancedda, que je secondais dans son atelier de sculpture sur bois
d’olivier. Van Hecke viendrait y camper. Il ne connaissait guère la Côte d’Azur
dont la lumière, surtout sous le plomb estival, diffère fort du vaporeux
flamand. Mais enfin, Vence en son éclat particulier d’entre mer et montagne,
avait attiré tant de fameux rapins septentrionaux, que ce voyage s’imposait
pour ce coloriste d’Arthur. En fait, il ne ramènera de son séjour vençois que
quelques aquarelles et des encres, du noir et blanc dépouillés, presque des
sumi-é, dont je ne me souviens pas qu’il les prolongea en peintures à l’huile
au contraire de ce qu’il fera
quelques mois plus tard des abondantes esquisses ramenées de la lagune vénitienne.
Un beau
jour de juillet, donc, sous un soleil de cigales, la Traction-avant pointe son
museau noir sur la place Godeau à Vence. A l’avant, à côté d’Arthur au volant,
Thérèse en sueur et son poisseux Vincent sur les genoux, serrés entre quelques
monceaux de bagages tandis que sur la banquette arrière, précieusement étendu à
l’aise comme une odalisque, se prélasse le grand Bouquet. Ils arrivaient ainsi
de Dunkerque, ayant traversé la France par les épuisantes routes d’alors.
Ce Bouquet, Arthur me l’apportait
ainsi. Je garde de cet instant où il leva le somptueux tableau de la banquette
arrière, un éblouissement de gloire. J’ai su par la suite qu’il avait refusé de
le vendre à un des collectionneurs qui fréquentaient son atelier. Il me le
destinait depuis sa conception. Il ne l’a donc jamais signé. Pour moi, son
inspiration n’a pas de prix, simplement la valeur du souvenir. La vie partagée.
Peut-on mieux consacrer l’amitié ?
Depuis, ce
tableau n’a jamais quitté mes murs quotidiens. Par bonheur, lors de mes
missions à l’étranger, ses dimensions m’ont empêché de le glisser dans une
malle et cela l’a sauvé de
l’incendie de Bombay qui en 1977, a tout ravagé de nos biens. Il ornait alors
notre maison des Corbières.
Au début
de 1964, j’ai fait réparer le coin supérieur droit du panneau, absent depuis
l’origine, et monter le tableau qu’on encadra d’un simple jonc doré. Un
réparateur de Calais se chargea de cet ouvrage. Dès que je retirai ce tableau
du papier dont je l’avais emballé, l’artisan reconnut avec admiration la patte
de Van Hecke.
- Tiens,
il ne l’a pas signé, dit-il.
Puis il me
regarda comme un exra-terrestre.
- C’est
votre ami, alors ? demanda-t-il.
r. v.
