Robert Vigneau : le blog !

Arthur Van Hecke, Le Bouquet

un tableau sur mon mur

lundi 16 octobre 2006 par Robert Vigneau

Le Bouquet

 

Deux, trois fois l’an, Arthur Van Hecke se rendait en Hollande pour y acheter son matériel de peintre. En ces années protectionnistes d’avant Marché Commun, ne se vendaient en France que les tubes de marque Lefranc dont la qualité ne satisfaisait pas cet artiste exigeant et rigoureusement soucieux de la pérennité de son œuvre. En Hollande, il trouvait un matériel plus fiable - marques dont je n’ai jamais pris soin de connaître le nom mais dont je peux attester la supériorité en comparant des Van Hecke d’alors, restés imperturbablement frais, avec des huiles d’autres peintres, exécutées à la même époque et que quarante ans ont déjà ternies et craquelées.

Arthur Van Hecke parle flamand depuis l’enfance c’est à dire que la Hollande n’a jamais été un pays vraiment étranger pour lui. Il y compte des amis, en particulier une famille de pécheurs dans un village côtier où il a probablement vécu et planté son chevalet. Enfin, la Hollande ne se trouve pas loin de Dunkerque ; à peine trois heures par une fluide autoroute qui traversait déjà la Belgique en un temps où la France n’en possédait aucune. La Traction-avant noire d’Arthur la prenait souvent, cette direction ; nous allions en copains savourer une Gueuze mort subite dans les estaminets de Bruges, un coquemar de moules à Coxide, un combat de coqs je ne sais où dans le plat pays… Le rencontrer fut ma chance. Il me convertit au Septentrion : gourmand, fougueux, fier et généreux de son terroir, exalté par les tourbillons de lumière (il stoppait la bagnole pour gober un éclat du ciel), et comme enivré de son parler flamand qui lui ouvrait des sympathies qu’il ne me laissait même pas jalouser tant il les partageait d’emblée. Quel enthousiasme à vivre !

Il me propose de l’accompagner en Hollande pendant trois, quatre jours de vacances scolaires de Pentecôte 1959. Bien sûr, Thérèse et Vincent seront du voyage. Thérèse est la compagne d’Arthur, élancée flamme blonde. Leur fils, poignée de blé doré, Vincent (le prénom de Van Gogo…) à peine sorti de l’âge nourrisson, sera confié en route aux amis hollandais. Nous autres, entre deux visites de musées ferons étape dans des campings. Je n’étais jamais allé si haut dans le Nord. Trois jours d’exaltation ! De ces trois jours, que garder ?

 

Arthur tenait à me faire la révélation des Frans Hals, peintre superlativement admiré  : Arthur, coloriste vif à la touche chatoyante, le perpétue. Je ne connaissais que les trop rares œuvres conservées en France. Beaucoup se trouvent au musée de Haarlem. Certains soirs, on peut même les admirer à la lueur des bougies, à l’ancienne.

Nous arrivons donc à Haarlem quand il fait déjà nuit. La Traction-avant tourne dans la ville, se perd dans les sens interdits jusqu’au moment où nous croisons deux motards de la police auxquels Arthur demande son chemin. Ils nous font signe de les suivre - et c’est ainsi qu’Arthur rejoint le musée, précédé de motards officiels aux feux clignotants. Il jubile de cette escorte.

- Je te conduis comme un président de la République, dit-il en rigolant. Tu apprécies, j’espère ?

Au tremblement des bougies, les Frans Hals prennent une dimension vivante, poignante, encore plus somptueuse. Ailes de la ferveur ! Nous nous attardons longuement… 

 

Ce qui me frappe aussi chez Arthur, c’est son œil : il pénètre dans une galerie, lance un regard circulaire et se plante aussitôt devant la pièce maîtresse de l’exposition. Quelle manière légère de procéder, inconséquente, décidément trop expéditive ! Moi, j’examine sérieusement les œuvres. L’une après l’autre. Je prends mon temps. Je détaille. Je pèse, soupèse, écoute, compare, élimine, évalue : quel labeur de sélectionner ! Puis chaque fois bien forcé de le reconnaître, je tombe d’accord avec le choix aiguisé, foudroyant d’Arthur. Les chefs d’oeuvre l’aimantent.

 

Au retour de ces trois jours de ravissement, passant la frontière belge, nous longeons le canal de Furnes dont le soleil du printemps pavoise le talus : boutons d’or, marguerites, coquelicots, mauves et centaurées, précoces scabieuses, hardies camomilles, pissenlits et salicaires brillent dans l’herbe neuve. Thérèse s’en émerveille. Arthur arrête pile la voiture.

- Va te cueillir un bouquet !

- A quoi bon ? Elles ne tiendront pas, proteste Thérèse.

- Un gros bouquet, insiste durement Arthur.

A la rudesse de son ton, je l’imagine en colère, soudain. Pourquoi ? Thérèse pose Vincent et sort cueillir une énorme brassée de ces fleurs des prés mêlées de tiges d’herbe. Arthur demeure renfrogné. Il semble mijoter je ne sais quoi. Concentré !

Quelque instants plus tard, nous arrivons à Dunkerque, la Petite Chapelle, le logis-atelier des Van Hecke. Je les salue pour rentrer chez moi, à Malo.

- Ah ! non, dit Thérèse, tu restes souper avec nous. Je lance une paire de frites. Tiens, garde-moi Vincent !

Arthur, lui, ne dit mot. Il semble dans un état second. Envoûté ? Il n’a pas quitté son caban ni sa casquette. Il empoigne ces fleurs cueillies sur les ornières du canal de Furnes, les plante dans un vase, s’empare d’un bout de contreplaqué qui traîne, vieux panneau écorné, le cale sur son chevalet. Et ce vrac de fleurs de remblai, il entreprend d’en faire le portrait.

Sauvagement. Je le vois agir d’une façon qui me  parait convulsive, violente. Il écrase ses tubes de peinture. Il attaque cette matière au couteau. Il jette les couleurs. Quelle rage l’a saisi ? Souvent, quand il peint, Arthur bavarde - et fort bien, joyeux propos. Lui qui se départit rarement de son élégance terrienne, cette fois-ci demeure taciturne. Est-ce que ma présence le dérange ? Après tout, il a certainement envie d’intimité familiale après notre communauté de trois jours. Je répète à mi-voix que vais rentrer chez moi. Péremptoire, il m’ordonne de rester. Je me tiens tranquille. Thérèse vient cueillir Vincent dans mes bras. En quelques minutes, le bouquet prend forme sur le chevalet ; les couleurs s’élancent, explosent ; les gestes des brosses et des couteaux se tressent, se heurtent ; Habituellement, Arthur travaille vite. Il excelle dans la pochade. On dit des peintres qu’ils exécutent une œuvre. Ce mot exécuter, à la fois musical et justicier, convient parfaitement à l’œil et à la main de Van Hecke. Hé bien, ici, à cet instant, fasciné, je le vois effectivement exécuter le bouquet avec des gestes autoritaires de chef d’orchestre et de bourreau.

Une demi-heure suffira pour peindre sur ce pauvre support de contreplaqué le somptueux bouquet, son vase et quelques amorces de ce qui deviendra le fond bleu du tableau - fond que l’artiste accomplira les jours suivants.

Quand Arthur repose sa palette, il me regarde, sourit, respire, lance sa casquette, défait son caban, écarte son col, allonge les jambes… Il redevient sociable, détendu, amical - à son habitude. Nouvelle saute d’humeur ? Là, il semble émerger. Mais de quelle lubie ?

Sur le moment, je n’ai rien compris. A la réflexion, je crois qu’Arthur était en manque. Comme les drogués se trouvent en manque d’alcool ou de cocaïne, Van Hecke se trouvait alors en manque de peindre. Sa drogue à lui : la barbouille, comme il plaisantait parfois. Je ne l’ai jamais vu que peignant ; toute circonstance de sa vie se tournait en humeur de peindre. Or il venait de passer trois jours sans tenir un pinceau ni même un fusain, trois jours de cimaises, de lumières hollandaises, de révérence à Frans Hals, de racontars de rapins, trois jours à exacerber son besoin vital de barbouille. Le supplice de Tantale ! De retour à son atelier, il s’était jeté sur ses couleurs comme un ivrogne sur son litron perdu. Ce tableau du Bouquet, inspiré, lyrique, éclaté et construit à la fois, bruissant d’emportement, libre, heureux, en témoigne. Et maintenant, les mains vacantes, rassasié, il redevenait l’ami affable, attentif, aigu…

 

Nous avions convenu de nous retrouver à Vence, ma ville, en juillet, de cette même année 1959. Comme de coutume pendant mes vacances d’été, je logeais chez mon Tsio, Joseph Cancedda, que je secondais dans son atelier de sculpture sur bois d’olivier. Van Hecke viendrait y camper. Il ne connaissait guère la Côte d’Azur dont la lumière, surtout sous le plomb estival, diffère fort du vaporeux flamand. Mais enfin, Vence en son éclat particulier d’entre mer et montagne, avait attiré tant de fameux rapins septentrionaux, que ce voyage s’imposait pour ce coloriste d’Arthur. En fait, il ne ramènera de son séjour vençois que quelques aquarelles et des encres, du noir et blanc dépouillés, presque des sumi-é, dont je ne me souviens pas qu’il les prolongea en peintures à l’huile
  au contraire de ce qu’il fera quelques mois plus tard des abondantes esquisses ramenées de la lagune vénitienne.

 

Un beau jour de juillet, donc, sous un soleil de cigales, la Traction-avant pointe son museau noir sur la place Godeau à Vence. A l’avant, à côté d’Arthur au volant, Thérèse en sueur et son poisseux Vincent sur les genoux, serrés entre quelques monceaux de bagages tandis que sur la banquette arrière, précieusement étendu à l’aise comme une odalisque, se prélasse le grand Bouquet. Ils arrivaient ainsi de Dunkerque, ayant traversé la France par les épuisantes routes d’alors.

Ce Bouquet, Arthur me l’apportait ainsi. Je garde de cet instant où il leva le somptueux tableau de la banquette arrière, un éblouissement de gloire. J’ai su par la suite qu’il avait refusé de le vendre à un des collectionneurs qui fréquentaient son atelier. Il me le destinait depuis sa conception. Il ne l’a donc jamais signé. Pour moi, son inspiration n’a pas de prix, simplement la valeur du souvenir. La vie partagée. Peut-on mieux consacrer l’amitié ?

 

Depuis, ce tableau n’a jamais quitté mes murs quotidiens. Par bonheur, lors de mes missions à l’étranger, ses dimensions m’ont empêché de le glisser dans une malle et cela l’a sauvé de l’incendie de Bombay qui en 1977, a tout ravagé de nos biens. Il ornait alors notre maison des Corbières.

Au début de 1964, j’ai fait réparer le coin supérieur droit du panneau, absent depuis l’origine, et monter le tableau qu’on encadra d’un simple jonc doré. Un réparateur de Calais se chargea de cet ouvrage. Dès que je retirai ce tableau du papier dont je l’avais emballé, l’artisan reconnut avec admiration la patte de Van Hecke.

- Tiens, il ne l’a pas signé, dit-il.

Puis il me regarda comme un exra-terrestre.

- C’est votre ami, alors ? demanda-t-il.

 

r. v.

 


Forum

  • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
    12 mars 2008, par fabienne
    et bien tout cela ne me rajeunit pas ,je me souviens de certains copains de mon grand pere et surtout de celui la tout cela est bien lointain à la soixantaine il m’arrive de me remorer mon grand pere lui aussi artiste à ses heures maurice guillot conservateur du musee matisse au cateau internet a du bon
  • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
    19 février 2007, par Jean-Claude CATTEAU
    Monsieur Vigneau ! J’ai très bien connu Arthur Van Hecke. L’histoire de son arrivé au musée escorté de motards et vraisemblable. Je peux cependant affirmer qu’Arthur Van Hecke, n’a jamais parlé le flamand. Merci quand même d’avoir un instant ravivé le souvenir d’Arthur ! Votre histoire est savoureuse.
    • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
      19 mars 2007
      Il ne parlait peut-être pas le flamand mais il se faisait rudement bien comprendre chez nos amis Bataves ! Un communicant ! "Monsieur Vigneau ! J’ai très bien connu Arthur Van Hecke" écrivez-vous. Et si vous nous racontiez vos souvenirs à son sujet ? Chiche ? amitié. RV
    • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
      28 octobre 2007

      J’ai connu Arthur Van Hecke alors qu’il habitait digue de mer à Malo les bains. Nous étions chez lui, mon épouse et moi un soir, il venait de recevoir un bouquet de fleurs qu’il se mit à peindre en plusieurs exemplaires sur des panneau d’isorel. Devant l’admiration de ma femme devant ces oeuvres, il lui demanda d’en choisir une. Ne pouvant se décider pour l’une ou l’autre, Arthur en pris une et la lui remis. Nous la possédons toujours et elle orne avec bonheur un des murs de notre salle de séjour. Le date de ce jour est imprécise dans ma mémoire mais je la situe entre 1966 et 1967. Ici, vous trouverez une photographie ce tableau peint sur support isorel :

      http://img221.imageshack.us/img221/4739/bouquetvanheckeyx2.jpg

  • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
    18 février 2007
    Qui etes vous donc, mr Vigneau et votre age ?votre lettre sur le bonhomme qu’était arthur van hecke, sa transe au moment de peindre le bouquet, je le ressens aussi fortement quand je peinds, J’ai 60 ans, ai fait les Beaux arts de Douai avec Bouquillon comme prof en 66..J’ai ensuite enseigné mais je ne pensais pas qu’un écrivain, comme vous, pouvait traduire aussi exacrement le vécu d’un peintre...mes toiles n’ont jamais accroché les galéristes de la région qui demandent des couleurs rose bonbon qui se vendent...j’ai toujours trainé , par ci, par là, avec mes toilesJ’ai un besoin VITAL de peindre,si vous saviez !!Comment vs rencontrer 0327952462 Douai Michel Rouillard
    • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
      19 mars 2007
      Pardon de répondre si tard. J’arpentais des routes lontaines… 1) "Qui etes vous donc, mr Vigneau et votre age ?" Réponse sur mon site à la rubrique "lignes de vie" 2) Je trouve que vous avez une sacré chance de créer, d’en frémir d’émotion. Vendre, c’est une autre chose. Et depuis Van Gogh, hé ! Vous ne savez pas de quoi demain sera fait… Pourquoi ne mettriez-vous pas vos oeuvres sur la toile ? Qu’on voit ? Tout coeur.
  • Le Bouquet, d’Arthur Van Hecke
    18 février 2007
    Qui etes vous donc, mr Vigneau et votre age ?votre lettre sur le bonhomme qu’était arthur van hecke, sa transe au moment de peindre le bouquet, je le ressens aussi fortement quand je peinds, J’ai 60 ans, ai fait les Beaux arts de Douai avec Bouquillon comme prof en 66..J’ai ensuite enseigné mais je ne pensais pas qu’un écrivain, comme vous, pouvait traduire aussi exacrement le vécu d’un peintre...mes toiles n’ont jamais accroché les galéristes de la région qui demandent des couleurs rose bonbon qui se vendent...j’ai toujours trainé , par ci, par là, avec mes toilesJ’ai un besoin VITAL de peindre,si vous saviez !!Comment vs rencontrer 0327952462 Douai Michel Rouillard
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