L'eczéma de Jeannette et Le tabouret de Marina

 

L'eczéma de Jeannette.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que Dieu me bénisse, Sainte Rita, écoutez-moi, je vous prie, vous ne me connaissez pas, j'entre dans votre église pour la première fois, rassurez-vous je ne vais pas vous demander de guérir mon eczéma clandestin qui provient de plus loin que de la maladie à fleur de peau, je me présente : Jeannette épouse Martignat née demoiselle Maury en 1875 ce qui me fait aujourd'hui 45 ans, fatiguée de douze grossesses dont neuf enfants viables, toutes des filles, en bonne santé, sérieuses, bien élevées. Je me satisfais d'un bon mari parce que j'en connais de pires, Angélo au moins ne boit pas, se tient bien quand il ne pique pas une de ses colères, il travaille moderne dans le téléphone comme fonctionnaire aux P.T.T., emploi sûr et certain payé un peu juste mais la retraite au bout donc pas de souci pour les vieux jours et les avantages de la Coopérative d'Achat et du Dispensaire de Soins Médicaux Postal.
Moi je reste dans mon trou de souris à tenir le ménage où il y a fort à faire avec tant de monde à la maison mais ça ne compte pas comme travail parce que ça ne se voit pas, je n'ai pas de patron ni de chef sur le dos. "Votre mère ne connait pas son bonheur ! " dit Angélo aux petites lorsque le mal aux reins me tarabuste. Il y a plus malheureuse, je l'admets, et sans me vanter je n'ai pas à me plaindre d'avoir tout obtenu pour me prétendre comblée, vraiment tout, même la mort de mon beau-père qui m'a tellement martyrisée. Pourtant, confusément je ne me sentais pas heureuse. Pourquoi ? Allez savoir. Je ne saisissais pas mon malaise. Il aura fallu l'eczéma pour que j'en prenne conscience. Ma vie ressemble à un oignon, ses peaux successives desssèchent, le cœur seul en pourrit. Oui, toutes ces satisfactions ajoutées ne me donnaient pas un total de bonheur, Sainte Rita, et je voudrais bien me la sortir de la tête, cette sale idée du bonheur qui rend si malheureuse. Auprès de qui soupirer de ne pouvoir l'atteindre ? Je crois bien que je souffre d'une absence d'existence. ou tout au moins d'un manque de communication. Pensez-vous par exemple que je viendrais vous déranger ce matin si, pour m'écouter, je disposais dans ma vie de quelqu'un de plus proche et de plus vivant que vous en statue perchée ?


Je ne vous reproche pas votre condition de plâtre, chère Rita, Sainte Patronne des malheureuses, j'ai l'habitude, je ne vis qu'entourée de personnes en plâtre, voilà une dure vérité que mon eczéma m'a révélée : je me cogne seulement à des gens faits de la même matière que le plâtre, une substance sourde et aveugle et fragile à manier. Ma famille tous les premiers, ils me voient transparente, ils m'entendent insonore, et ils n'ont plus besoin de commander pour que je les serve. Pour eux, je n'existe pas plus loin que cuisine, lavage, repassage, raccommodage et autres. Dans le genre plâtre, on ne fait pas mieux. Alors, tant qu'à parler à du plâtre, je préfère le vôtre, il a obligation de rester fixé au socle à nous écouter sans m'envoyer valser sur les roses comme font mes plâtres personnels à la maison toutes les fois que j'ai essayé de leur parler de moi qui existe aussi indépendamment du ménage et de la peur des grossesses.
Voilà pour l'essentiel. En tant que Sainte, vous connaissez certainement les détails puisque vous voyez tout de là-haut mais comme vous n'avez personne à prier ce matin, voulez-vous bien que je reste à vous donner entre vous et moi les détails de mon point de vue ? Ça me soulagera.

Je veux oublier les tout-débuts parce qu'alors il faudrait accuser le Bon Dieu de m'avoir fait naître dans la crasse chez un père qui cuissait ses filles en famille dans les Basses-Alpes, même si moi, j'ai eu la chance de lui échapper in extremis grâce à ma demi-sœur Séraphine, mon aînée de onze ans, qui connaissait la musique du pantalon paternel pour avoir dû la jouer en premier, la pauvre. Le père avait eu l'excuse de son veuvage, paraît-il, pour utiliser ses filles orphelines. Ces choses-là ne doivent pas sortir de la famille, mais elles ne vous échappent pas du ciel puisque le Tout-Puissant permet qu'elles arrivent à des innocentes, à croire que ça ne doit pas tellement lui déplaire. Séraphine m'a emmenée au château où elle travaillait, j'y ai vécu le temps que je me forme en jeune fille. Mademoiselle Artémis, sa patronne, montrait beaucoup de bonté pour Séraphine, elles vivaient comme deux sœurs et toutes les deux ont eu la gentillesse de m'éduquer affectueusement avec beaucoup de sévérité dont j'ai compris trop tard le bien-fondé lorsque j'ai moi-même élevé mes filles. Je ne devais jamais manquer l'école où j'avais déjà pris tellement de retard que le Maître ne m'a pas présenté au Certificat en expliquant à Séraphine que j'avais pourtant des dispositions ailleurs qu'en arithmétique malgré le handicap du patois des Basses-Alpes, mais le couperet de l'âge, on ne pouvait rien y faire, je me retrouvais déjà trop vieille à quatorze ans. " Tu ne pourras faire que boniche, me dit Séraphine, ou alors te marier." J'ai fait les deux.
Je me félicite d'avoir existé comme bonniche même si mon service se termina plutôt tristement. Comme elle me trouvait fort belle à cet âge avec mon allure de mauresque repentie, Séraphine a rencontré beaucoup de difficultés à me trouver une situation de domestique sans service ancillaire. Je ne ressemblais pas à la barrique bourrique que vous voyez devant vous, loin de là, et Séraphine m'avait expliqué la valeur du capital pucelage, comme elle disait. Finalement mon sort tomba à Cimiez au-dessus de Nice dans une famille riche composée d'une seule personne qu'elle avait sélectionnée parce que ce monsieur vivait frigorifié par le grand âge. "On le couvrait de vêtements sans qu'il pût se réchauffer." On l'appelait Monsieur Les Vices. Il ne restait plus de lui qu'une forme transparente de la taille d'un adolescent dont même les replis de la peau avaient rétréci, ce qui lui donnait des traits finement anguleux, à la fois très anciens et presque lisses de jeunesse, où brillaient deux regards d'eau diaphane usés par la lumière. Il avait joui, paraît-il, d'un immense renom dans son pays comme artiste mathématicien et photographe de jeunes filles nues et finissait ses jours sur la Riviéra française parce que Sa Majesté refusait de lui décerner la noblesse de chevalier du royaume d'Angleterre. De dépit, il signait désormais Les Vices au lieu de Lewis, son prénom de gloire d'origine, ayant juré de ne plus jamais utiliser l'anglais, si bien que je tombais parfaitement pour faire l'affaire avec mon français des Basses-Alpes.
Il avait abandonné les mathématiques mais d'austères photographies de femmes nues en pied grandeur nature couvraient les murs de la résidence et dépendances, les ornant ainsi d'un air cimetière à cause du noir et blanc. Un autre vieil Anglais, Monsieur Jonathan, pas loin de se retrouver lui aussi en instance de noir et blanc funéraire, menait le quotidien à la baguette. " Avec Nanath, avait dit Séraphine qui connaissait tout ce beau monde, tu ne risqueras rien, il ne s'intéresse qu'aux beaux yeux des jardiniers ". Il avait autrefois assisté monsieur Les Vices dans son commerce de mathématiques et de photographies à Oxford. Il se chargeait maintenant de tout dans la résidence et dépendances, de l'intendance, de l'infirmerie, des initiatives de Mme Nicolini, cuisinière, de la ponctualité de Mme Grazziani, bugadière-repasseuse de fin, des tâches de Mme Colombani, femme de peine et surtout du roulement du personnel botanique.
- Moi, vous me donnez le titre de bonne à tout faire, dis-je, mais je ne sais encore rien faire comme ma sœur Séraphine vous en a averti. Qu'attendez-vous de moi, Monsieur Jonathan ?
- Connais-tu le roi David ? me demanda-t-il.
- J'en demande pardon à Monsieur. On m'a éduqué sévèrement dans la République française. Mais je ne demande qu'à apprendre.
- Il s'agit d'un roi étranger, nigaude !
Je souris. Séraphine m'avait enseigné qu'une fille qu'on traite de nigaude, etc. doit se contenter de sourire : cela permet de voir venir.
- Celui-là se trouve dans la Bible, dit-il, un célèbre roi d'Israël.
- Ah ! fis-je.
J'avais fait ma communion solennelle une année où le roi s'appelait Hérode. Monsieur Jonathan va chercher un livre qu'il me présente comme la Sainte Bible et m'explique que le célèbre roi d'Israël à la fin de sa vie souffrait d'un manque de température exactement comme monsieur Les Vices et voici la recette proposée dans ce livre saint : "Que l'on cherche une jeune fille vierge : elle servira le roi et prendra soin de lui, elle couchera dans son sein et monseigneur le roi se réchauffera. On trouva Abisag et on l'amena au roi. Cette jeune fille fort belle soignait le roi et le servait mais le roi ne la connut point. (Rois I, 1,1-4) ".
- Veux-tu servir d'Abisag à monsieur Les Vices ? me proposa monsieur Jonathan.
- Comment se débrouille-t-il pour ne pas connaître quelqu'un qui le sert, le soigne et même couche dans son sein, votre roi David ? dis-je. Si je comprends bien, avec votre Sainte Bible vous me proposez un service ancillaire, pour lequel Séraphine développait à mon égard tant de susceptibilité.
- Pas exactement, mon enfant, dit monsieur Jonathan.
Il m'explique le mot connaître dans la Bible où il se ne conjugue pas pour la tête comme dans les Basses-Alpes. Il me précise que monsieur Les Vices a définitivement éteint ses feux personnels de la connaissance biblique, garanti vérifié par des poules expertes en réanimation. Je n'aurai rien à craindre de ce côté-là, juste à poser la chaleur de mon corps tout au long de son corps comme une infirmière calorifique particulière. Il m'a énuméré qu'il avait essayé une par une les pensionnaires du 69 et même Mama l'Africa l'indépendante du quai de la Marine qui portait le soleil en tatouage exclusif mais aucune d'elles n'avait réussi à réchauffer la constitution anglaise de monsieur Les Vices, lequel réclamait exclusivement la chaleur spécifique de la virginité en raison de ses antécédents d'artiste spécialisé dans le portrait photographique de très jeunes jeunes-filles à Oxford. Monsieur Jonathan m'a bien précisé le gros et le détail, il m'a laissé libre de choisir et finalement je n'ai pas refusé de fonctionner comme radiateur avec le titre de femme de chambre pour monsieur Les Vices.
Je me demande si les dames riches en état aussi avancé que monsieur Les Vices profitent aussi de semblables ennuis thermométriques parce que je n'ai jamais entendu parler de garçons employés à leur soutenir la température. Je le regrette pour les garçons parce que ce métier du chauffage m'a beaucoup plu, bien qu'il manque totalement d'avenir. Monsieur Les Vices se comportait comme un bon bébé, je lui faisais manger ses bouillies à la petite cuillère, je le baignais, je l'aidais à s'habiller ou à se déshabiller, je le promenais dans sa chaise roulante quand il faisait beau et quand il pleuvait il me demandait de lire à haute voix mais cela n'arrêtait pas la pluie. Son léger corps subissait la faiblesse de l'âge, il s'assoupissait souvent mais sa fraîcheur d'esprit surprenait à l'état de veille. Il avait gardé toute sa tête. Pour ses petits et gros besoins, par exemple, il avait réussi à garder son indépendance dans les retranchements. A l'époque, je n'avais même pas l'idée d'apprécier cette maîtrise dont je ne réalisai l'élégance que des années plus tard, lorsqu'il me fallut tant de fois démerder mon beau-père plus malveillant que sénile. Monsieur Les Vices recevait d'illustres visiteurs que je ne connaissais pas, mais à voir le petit lait qu'ils buvaient à l'écouter parler je regrettais, jeune gourde, je regrettais de ne pas comprendre. La nuit ? Hé bien, la nuit je m'étendais nue dans notre lit et il se blottissait médicalement contre moi. Contrairement à ce qu'il ressentait du dedans, il n'exprimait à l'extérieur aucun dérèglement de chauffage, sinon à la rigueur en bout de pied ce qui arrive à tout âge. Il souffrait d'un refroidissement essentiellement psychologique, je crois, comme le vérifiait d'ailleurs le thermomètre anglais qu'il retirait de sa bouche et où je déchiffrais sa température si élevée en degrés Fahrenheit que je craignais de me griller à son contact. Jamais il ne se permit un geste déplacé, ni même une espérance de vigueur dont il avait passé l'âge.
- Alice, je t'appellerai Alice, me dit-il le deuxième soir. Mais cela restera un secret entre nous deux, tu veux bien ?
- Comme vous voulez. Ma foi, je m'habituerai.
Sur le coup, je n'ai pas réalisé que je faisais l'affaire, j'avais la place., il me gardait. Où les professionnelles du 69 avaient échoué, moi avec ma timidité d'amateur, je tenais commerce de ma température. …
- Je ne sens pas trop le vieux ? demanda-t-il. Réponds-moi franchement.
Je répondis franchement. Il me pria alors de le frictionner à l'eau qui me plairait. Rose ? Jasmin ? Eau de violette ? Lotion au mimosa ? Voilà une personne qui faisait attention à moi ! Je lui choisissais une fleur chaque soir différente pour m'endormir. Il posait sa tête légère sur ma poitrine, sa main sur mon épaule. Je finis par le prendre dans mes bras et m'endormais très agréablement. Lui ne dormait jamais, il demeurait les yeux fermés, captif des émanations de mon corps. Je sentais qu'il contemplait ma présence. Ma respiration l'émerveillait. Il ne songeait pas à me caresser. Il m'écoutait de plus loin que son corps, au delà de ses souvenirs. Il m'écoutait avec son âme tant pis si je ne sais pas ce qu'on appelle ainsi mais je persiste : avec son âme. Personne ne m'a aimée comme lui. Je ne m'en rendais pas compte à l'époque. Je ne l'ai compris que plus tard quand j'ai aperçu la brutalité cachée sous la douce usure des jours quotidiens. Bien sûr, par la suite, amoureuse et mère, j'ai tenu passionnément sur mon corps les ébats de mon mari ou tendrement sur ma poitrine de nourrice, les délicieux appétits de chacune de mes filles. Il ne s'agissait pas alors de service commandé ni payé. Pourtant rien de comparable, je me désole de le constater, rien de semblable à ces nuits transparentes où sous prétexte de tirer la consolation thermique de mon épiderme, monsieur Les Vices m'avait accordé une félicité digne de la Sainte Madone : mère vierge enserrant dans mes bras un léger enfant prophète.
Les personnes âgées ont beaucoup d'intérêt parce qu'elles ont vécu mais certains vétérans à grand âge égal ont infiniment plus vécu que d'autres. Monsieur Les Vices avait des années-lumière d'avance sur ses obscurs contemporains. Je regrette de n'avoir pas plus profité de ses clartés.
Je poussais sa chaise roulante dans les jardins du monastère de Cimiez. Il m'expliquait la ville à nos pieds, le ruban desséché de la Tamise ici appelée Paillon à cause de sa couleur de moisson. Le fleuve sans eau coinçait la vieille ville en punition sous forme d'œuf couvée par l'aile des Buttes-Chaumont. Le vieux Nice tourne le dos à la mer et boude son port du Pirée relégué de l'autre côté du Château. Monsieur Les Vices me nommait aussi les récentes avenues nées du Chemin de fer, m'indiquait l'église russe au bulbe ruisselant d'or, chantonnait en italien deux trois airs d'Opéra en l'honneur du quartier des musiciens étincelant de nouveauté, et plus loin me montrait au milieu de la baie des Anglais un casino à l'ancre dans la mer prêt à appareiller chaque nuit vers Venise. Je trouvais que j'avais bien de la chance d'avoir quitté les Basses-Alpes pour contempler les nations.
Monsieur Les Vices me conseillait d'aider madame Nicolini dans ses préparations de cuisine. Il faisait même semblant de s'assoupir avant le dîner pour me déléguer auprès du fricot en train de mijoter. Madame Nicolini, je ne veux pas nous vanter, possédait le cœur généreux, privilège des cuisinières et des gens bien en chair. Cette artiste m'avait tout de suite montré bonne figure et m'acceptait comme marmiton d'occasion, elle m'a tout appris aux fourneaux, ce qui fait que j'en veux d'autant plus à feu mon méchant de beau-père d'avoir si souvent décrié mes préparations exécutées selon les petits secrets et les incomparables tours de main qu'elle m'a enseignés. Je ne comprenais pas pourquoi monsieur Jonathan faisait préparer pour le dîner foies de raie à la polonaise, pâté chaud de cailles, filet Matignon aux artichauts mirepoix, tous délices que monsieur Les Vices se contentait de contempler du bout du nez au bord de la congestion en avalant jambon haché et gâteau de semoule.
- Par gourmandise, pardi ! m'expliqua madame Nicolini. A son âge, le corps refuse les goinfreries mais son âme regrette et continue à réclamer.
Toujours l'âme ! J'ai alors pensé qu'il m'envoyait en cuisine pour imprégner ma peau et mes cheveux des gourmandises au menu. Ainsi à me respirer au lit avait-il l'impression de passer la nuit à table. Sur le conseil de Madame Nicolini, je lui faisais la faveur de soulever mon caraco sur les casseroles dont les vapeurs d'oignons frits pénétraient ma poitrine. Ensuite, pendant mon sommeil, il reniflerait longuement ces nourritures transparentes sur ma peau. Il adorait la daube. Le samedi, je faisais déboucher une belle bouteille au choix de monsieur Jonathan et je me frictionnais les épaules d'un bon millésime dont monsieur Les Vices s'enivrait l'âme. En été, avant la sieste, j'écrasais des fruits sur mes seins pour lui rappeler le plaisir des vergers mais la fraise tourne immédiatement, la prune s'affadit, le raisin poisse, je n'ai trouvé que l'abricot qui restitue convenablement la joie du soleil. Entre lui frictionné d'eau de rose et moi de reines-claudes, il fallait brûler des tonnes de papier d'Arménie pour dérouter les abeilles attirées par ses parfums de fleur et mes odeurs de fruit.
Monsieur Les Vices bénéficiait d'une situation conjugale compliquée. Cet artiste s'appelait en fait Dodgson de son vrai nom de famille d'origine. Son actuelle épouse légitime portait un curieux prénom, quelque chose dans le genre Elisabeth mais en plus juif, toujours la Bible. Elle vivait séparée dans la perfide Albion tandis que les deux grands fils de monsieur Les Vices, Downy et Salman, eux, habitaient Londres. Ils formaient une famille vraiment très écartelée. Surtout que Downy et Salman ne cultivaient que des rapports de demi-frères ennemis en plus de se disputer l'héritage dès le vivant de leur père. Downy, l'ainé issu d'un précédant mariage, s'avisa d'usurper la signature du père, ce qui déchaîna l'actuelle épouse légitime, mère du cadet Salman. Elle avait en effet arraché la promesse à monsieur Les Vices de laisser tout l'héritage à son cadet chéri au détriment de l'autre. Un télégramme tomba : Mrs Elisabeth annonçait qu'elle arrivait à Nice afin de régler ce problème d'héritage avec le père de son fils.
Ce télégramme allait changer ma vie à cause du télégraphiste auquel j'ouvre la porte. Je vois une jolie ficelle essoufflée en uniforme postal, les pantalons mordus par des pinces à vélo, la tignasse noire et drue qui déborde de la casquette réglementaire et des efforts de moustache horizontale sous le nez. Je le vois verdir puis pâlir, haleter et chanceler en déboutonnant sa petite musette à dépêches. Il me demande en rougissant d'une voix blanche si je parle français vu que le petit bleu provient de l'International en anglais qu'il n'a pas l'honneur de connaître. Monsieur Jonathan surgit, réceptionne le télégramme, examine le télégraphiste, s'alarme de son état, m'ordonne de l'emmener à l'office le requinquer d'un coup de rouge et voilà comment Angélo arriva dans ma vie. Madame Nicolini qui connait la cuisine déconseille le rouge et lui sert un pointu de Bellet que le pauvre garçon écluse avec faveur. Ensuite, elle peut le mariner. Si bien qu'il avoue la raison de son malaise : l'amour. Il vient de rencontrer la femme de sa vie.
- Tu dois te sentir flattée de faire cet effet-là, me dit Madame Nicolini. Mais tu le mérites, ma belle Andalouse!
Elle se tourne ensuite vers Angélo.
- Merci de vos bonnes paroles auxquelles nous allons réfléchir, jeune homme puisque la petite qui se prénomme Jeannette…
- Jeannette, répète Angélo avec ferveur.
- …Jeannette donc se trouve libre de tout engagement, continue Madame Nicolini. Il ne faudra pas nous l'abîmer, notre splendeur de fille, on ne fait pas plus gentille. Mais ils vous attendent, à la Poste, ne vous mettez pas en retard et attention à vous : le blanc de Bellet entraîne volontiers les roues de vélo à se coincer dans les rails du tramway. A ce point de vos amours, je ne vous dis pas le dommage pour la demoiselle !
Il partit comme un halluciné et le soir même revenait s'enquérir de mes horaires de liberté afin de m'emmener promener le dimanche après-midi où il me fit comprendre l'urgence de son amour en se présentant une demi-heure à l'avance avec sa jeune moustache soigneusement vernie. Nous avons beaucoup marché de Cimiez jusqu'à la place Garibaldi. Dans l'avenue des Arènes écrasée de soleil, les chiens de garde des villas surgissaient des haies de thuyas et, la gueule baveuse collée au grillage, hurlaient contre nous des menaces effrayantes qui nous dénonçaient comme piétons. Nous décidâmes de marcher au milieu de la chaussée poussiéreuse. Le long du Paillon, deux familles croisaient en devoir de promenade. Une petite fille me montra du doigt et je tremblais qu'il y eût en moi quelque chose d'anormal, un ourlet décousu, une crotte de pigeon, je ne sais. Je m'examinai dans la glace d'une vitrine. Tout allait bien. Place Garibaldi, Angélo m'a offert une grenadine en terrasse sous les arcades. Un artiste du dimanche tirait l'accordéon dans le fond du café. Le garçon nous a proposé d'assister à une séance de cinéma qui allait commencer dans l'arrière-salle. Angélo me laissait décider.
- Non, pas aujourd'hui, dis-je. La prochaine fois…
A ces mots, le visage d'Angélo prit la couleur de sa grenadine et je compris que ce la prochaine fois l'avait pas mal tourneboullé d'espoir. J'avais pourtant répondu sans penser si loin. Je piquai un fard. A ce moment-là,une grande famille s'installa à côté de nous, les trois générations ensemble : six enfants rapprochés, les parents et les grands-parents. Le grand-père rose et rond, d'allure joviale, régalait, manifestement. Il en profitait pour asticoter sa bru. Il lui parlait à haute voix, sans se gêner de notre présence. "Vous avez la belle vie en ville, vous ! Avouez que le confort que mon fils vous procure, vous ne l'auriez jamais connu derrière un tas de fumier comme femme de cul-terreux selon votre destin . Et tout ça grâce à qui ? Qui a fait les sacrifices pour envoyer mon fils aux écoles qui lui permettent aujourd'hui de bien vous gagner la vie ? " La belle-fille riait jaune en se tortillant, le fils faisait semblant de ne pas entendre, prenant l'air occupé à surveiller les gosses, et la belle-mère plissait des yeux qui comptaient des mouches au loin.
- Encore un emmerdeur du genre de mon père ! me souffla Angélo.
J'ai ri. Idiote, j'aurai dû le prendre comme un avertissement ! Ensuite, nous avons descendu la rue Bonaparte lugubre et vidée pour cause de dimanche. Angélo a donc finalement décidé de m'entraîner vers le port pour me montrer le bateau de Corse qui fournit un excellent sujet de conversation, ce qui nous conduisit à Rauba-Capéu où j'ai fait semblant de lutter contre le vent pour qu'il se décide enfin à poser sa main quelque part sur moi et il choisit l'épaule sous prétexte de me protéger. Cette main a eu besoin de tous les escaliers qui montent à la tour Bellanda pour descendre insensiblement de l'épaule à la taille. Alors il a eu assez de courage pour soudain prendre mes poignets et lâcher sa déclaration d'amour éternel à conclure par l'anneau à passer au doigt de la femme de sa vie, dont il tenait la main. Je n'en menais pas large. Je m'y attendais, je l'avais bien cherché, et tout à coup je ne savais plus que répondre. Alors j'ai posé mon front contre son torse et je ne sais comment mes lèvres ont trouvé sa bouche pour inventer le premier baiser mouillé de ma vie. Il a glissé sa langue entre mes dents et nos deux langues ont mêlé leurs caresses. Je lui ai trouvé un goût nouveau et agréable.
Quand il m'a laissé reprendre souffle, j'ai déclaré que moi aussi je voulais bien songer au mariage mais avec précaution. J'ai toujours gardé la tête trop froide. J'ai levé les yeux, j'ai vu que sa moustache vernie avait reçu un fameux coup de trafalgar dans le baiser mouillé. Je la lui ai remise d'aplomb. J'ai compris qu'il parlait sérieusement d'amour éternel parce qu'il n'a pas essayé de m'entraîner immédiatement dans un fourré du Château. Il partageait les idées que je tiens toujours de ma grande sœur Séraphine au sujet de ce qu'elle appelait le capital pucelage et j'ai apprécié qu'il ne tente pas dès la première fois de me faire changer d'avis comme je l'espérais un peu. Il voulait m'épouser en blanc garanti grand teint.
Quand il m'a ramené à la résidence et dépendances, j'avais les pieds en marmelade mais cela ne comptait pas en comparaison de la tempête soulevée par Mrs Elisabeth, épouse légitime, qui venait de débarquer. Elle n'en avait pas contre moi comme je le craignais et me fit même bonne figure, me remerciant de prendre soin d'un mari pour lequel elle avait démissionné. Elle en voulait à ce pauvre monsieur Les Vices et ma présence ne la gênait pas pour le traiter de tous les noms que je comprenais grosso modo sans connaître l'anglais. Le détail m'a cependant échappé mais ils ont fini par régler leurs affaires. Monsieur Les Vices semblait tellement épuisé que la couleur de la vie le fuyait et qu'on pouvait déjà voir à travers ses os. Moi j'avais seulement la tête farci d'Angélo, je ne l'aimais pas encore tout à fait, je me demandais comment lui donner dans mon cœur la situation convoitée d'homme de ma vie. J'aurais bien aimé en toucher deux mots à monsieur Les Vices pour recevoir son conseil d'expérience mais il m'a pris de court en m'annonçant sa fin prochaine. Il avait décidé de se laisser aller : il avait réglé sa succession, ses deux fils viendraient conclure les formalités devant notaire et il en profiterait pour s'offrir sa mort naturelle qui tombait justement ces jours-ci, il le sentait bien.
- Cette famille m'ennuie. Ils vont me priver du seul plaisir dont j'avais encore envie : finir lentement dans tes bras, ma petite Alice.
Il s'excusa de cesser bientôt notre collaboration dont il me remercia avec des larmes qui ne devaient rien à la sénilité. Je lui parlais enfin d'Angélo.
- Tu as tellement adouci mes derniers souffles, les plus rauques, dit-il. Je ne voulais pas te le dire de mon vivant mais tant pis : j'ai prévu une petite dot pour toi, bien entendu !
Par déférence pour l'extinction qui lui tint lieu d'agonie, je n'avais rien décidé pour notre mariage. De plus, Angélo tenait à demander ma main de façon officielle : " On ne fait ça qu'une fois dans la vie ". En fait il avait des problèmes avec ses parents qui refusaient notre union. Il n'a même pas réussi à me présenter à ma future belle-famille et, sur un coup de tête, il partit s'installer dans un hôtel du port, à vrai dire assez sordide. De mon côté, je ne voyais personne d'autre que ma sœur Séraphine pour me conduire à l'autel puisque j'avais rompu toutes relations avec mon satyre de père. Nous n'avons même jamais envisagé de célébrer des fiançailles. .
Monsieur Les Vices utilisa ses dernières forces pour convaincre Mrs Elisabeth de visiter la principauté de Monaco. Cette ruse, dont il avait calculé qu'elle lui serait fatale, éloigna cette tempête conjugale pendant une journée entière qu'il mit à profit pour s'éteindre pacifiquement tenant d'un côté la main de son ami Jonathan et de l'autre celle de sa petite Alice.
On ne peut prétendre que le décès de monsieur Les Vices ait tiré beaucoup de larmes chez ses proches. Sous leurs allures de jeunes gens bien lavés, Mr Downy et Mr Salman cachaient l'un et l'autre des ressorts de petites crapules. On l'a vu : Mr Downy, l'ainé, n'avait pas hésité à imiter la signature de son père pour fabriquer des faux. Mr Salman, le cadet, avait manœuvré sa mère pour capter toute la succession. Quand nous avons appris devant notaire la jolie dot que m'avait laissée monsieur Les Vices, Mrs Elisabeth insista pour me faire épouser par Mr Downy selon les explications du notaire interprète "pour que cela ne sorte pas de la famille Dodgson et à titre de compensation pour le fils ainé" mais Salman annonça son intention de porter l'affaire en justice car il s'agissait dans mon cas d'un legs abusif extorqué à la faiblesse sénile. Ils ne demandèrent pas une seule fois mon avis. Je voyais bien qu'ils avaient l'habitude de la richesse à leur façon de décider en propriétaires de ce qui ne leur appartenait pas encore. Moi, je ne cherchais pas à comprendre leurs histoires en toiles d'araignées, je pleurais doucement malgré moi en songeant à mon patron, monsieur Les Vices, qui avait emporté avec lui toute la légère transparence de l'existence.
Mr Downy engloutissait des bouteilles de bière, fumait sans cesse un mezzo toscano et poursuivit sans flegme anglais mes fesses méditerranéennes en criant "Oh la la ! Très bon, ça ! Très, très bon, oh la la !" à quoi se limitait sa courtoisie du français. Je me réfugiai ainsi dans la cuisine que Madame Nicolini rangeait une dernière fois avant d'abandonner les lieux. Elle utilisa contre Mr Downy le rouleau à pâtisserie et le bident de la rôtissoire en hurlant une invocation à Jeanne d'Arc et je ne revis plus jamais vivant Mr Downy puisque le lendemain on retrouva son corps écrasé au pied du Banaya's, un immeuble en construction de la terrasse duquel il avait mystérieusement basculé pendant la nuit. Qu'allait-il visiter le quatrième étage d'un chantier en sortant du casino le soir même des funérailles de son père ? Trafic ? Drogue ? Dette de jeu ? Un voyou ne l'avait-il pas un peu poussé dans le vide ?
La police soupçonnait un règlement de compte. Je le sais bien, ils m'ont assez cuisinée. Je n'ai pas accusé ce vaurien de Salman d'avoir gagé un tueur, je n'avais aucune preuve mais je garde mon idée. Pourtant le commissaire conclut à un suicide passionnel, paraît-il à cause de moi. Jeannette, bourreau des cœurs selon les perfides allégations de Mrs Elisabeth. Monsieur Jonathan a bien pris ma défense mais sa voix ne comptait guère comme domestique après tout et ses mœurs pour les jardiniers le privaient du témoignage de moralité. La famille Dodgson et leurs avocats m'ont ainsi fabriqué une jolie réputation de goule devant les tribunaux. Cela inclina ultérieurement le juge à me retirer la dot que m'avait léguée "abusivement" mon patron. Comme je n'avais jamais vu la couleur de cet argent, je ne la regrettais même pas. Cela faisait beaucoup de grasses saletés sur l'âme si transparente de monsieur Les Vices dont ils disaient tant de méchancetés. J'avais peur qu'Angélo se détourne de moi, qu'il se mette à croire leurs accusations malveillantes, qu'il interprète de travers mon ancien travail de garde-malade ; mais il avait déjà rejoint le syndicat qui le faisait mettre en colère contre les exploiteurs du Prolétariat International : j'ai découvert son appui, sa fidélité et il a su me rendre enfin vraiment amoureuse de lui.
Je ne m'en vanterai jamais auprès de mes filles mais ces affaires m'avaient rendue si malheureuse que nous nous consolions volontiers Angélo et moi sous les kermès de Cimiez. J'aimais le toucher. Nous nous explorions. Même au delà d'où nous aurions dû nous arrêter. Je peux le dire à vous, Sainte Rita, vous me comprendrez, vous savez comme on perd la tête sans y penser avec ces agréments que le Bon Dieu nous a mis dans les organes, peu de saintes du calendrier peuvent se glorifier comme vous d'une expérience conjugale. Angélo et moi, Jeannette, nous n'y connaissions pas grand chose non plus. Bref, j'ai quand même porté une robe blanche pour la cérémonie à l'église du Gésu mais mon ventre déjà rondelet montrait que je n'avais pas cousu le voile avec du garanti grand teint immaculé.
A vrai dire, peu de gens ont remarqué la situation de mon ventre parce que nos deux familles tombèrent largement d'accord pour bouder la noce. Les parents d'Angélo refusaient cette union : leur fils unique, ayant poussé ses études jusqu'en première rhétorique méritait mieux qu'une simple boniche qui, de plus, venait d'avoir de louches ennuis avec la police. De mon côté, mon violeur de père avait interdit d'assister au mariage d'une fille indigne d'avoir échappé son initiation. Il n'avait pas pu empêcher mon jeune frère Marcel de venir. Mon autre frère Félix faisait son tour de France comme apprenti compagnon forgeron, je n'avais pas réussi à l'avertir. Je n'avais pas beaucoup essayé non plus ni même insisté pour inviter mes autres demi-frères et sœurs pour la simple raison que nous n'avions même pas de quoi leur offrir un repas au restaurant. A l'exception de Séraphine, bien entendu. Elle avait amené sa patronne, plus blanche que jamais. Mademoiselle Artémis posa dans la main d'Angélo leur cadeau de mariage : une jolie bague de fiançailles d'un bleu transparent qu'il me passa au doigt juste avant que j'entre à l'église au bras de Marcel. Séraphine et Artémis toutes deux descendues de leur montagne en costume de chasse masculin ont beaucoup étonné le curé, un petit rubicond doué d'une belle voix aiguë pour messe basse, qui les a bénies plusieurs fois comme hérétiques. Deux copains du syndicat d'Angélo en uniforme du Télégraphe nous ont rejoints. Comme témoins du marié ils ne pouvaient qu'attendre dehors sous le porche comme d'usage chez les rouges. En tout, neuf personnes, y compris le curé et les mariés, se pressaient dans la chapelle latérale du Gésu réservée aux bénédictions sans messe ni grandes orgues. J'avais l'impression d'un mariage clandestin mais cela ne me chagrinait pas. Mon Angélo me regardait comme l'hostie consacrée. La vraie vie allait commencer.
Madame Nicolini nous avait préparé les farcis, elle nous attendait sous le porche avec tout le matériel du pique-nique. "Pardon pour mon absence à la cérémonie mais vous comprendrez, cela ne se fait pas d'entrer à l'église avec d'autres nourritures que le Saint-Sacrement ! " Nous avons invité le curé à notre pique-nique pour faire au moins la dizaine mais il nous a fermé la porte de l'église au nez en nous remerciant pour cause d'estocofiche aux cèbes qui l'attendait au presbytère. Madame Nicolini ouvrit la marche à notre cortège de noce et nous avons passé l'après-midi sous un pin parasol du Château. Non loin, un aigle dormait dans une grande cage meublée de trois cailloux. " L'emblème de Nice ! " expliqua Baince, le témoin syndicaliste du Télégraphe. Marcel lui donna un oignon farci que l'oiseau dédaigna royalement. " Et à Marseille, ils ont pris le perroquet comme emblème, té ! " ajouta Jacques, l'autre télégraphiste. Baince, originaire de Cadolive (Bouches-du-Rhône), prit très mal cette stupide saillie. Jacques s'excusa et Marcel déboucha la denière bouteille de Bellet. Angélo me prit par la taille et nous avons regardé ensemble l'ample vallée à l'embouchure du Paillon. On entendait d'en haut le bruit de l'air qui passe transparent et les bruits de souris de la ville à nos pieds.

Regardez-moi, Sainte Rita, regardez la Jeannette d'aujourd'hui. J'ai un tempérament qui profite trop, l'odeur même des beignets me charge de graisse. Les maternités n'ont rien arrangé. Je fais envie, comme on dit. Quand je m'examine dans la glace de notre chambre à coucher, je me demande où la petite Jeannette aux allures de gazelle a disparu à l'intérieur de cette grosse bonne femme que je vois là-devant. Si je regarde mes filles, là oui, je me reconnais par bribes, des gestes, des moments de jeunesse comme si je me rencontrais de l'extérieur. Mais dans la glace, je ne vois qu'une étrangère. Puis-je en vouloir aux autres de leur indifférence quand je doute d'exister à mes propres yeux. ?
Je ne devrais pas en vouloir à Angélo. Il a vieilli, lui aussi mais à sa façon d'homme. Je ne l'ai pas vu devenir chauve, rouge et rond, mettre des lunettes, des plis, prendre du ventre sans l'excuse des grossesses. Maintenant, il fait du bruit en mangeant la soupe. Il ne me complimente jamais, je ne sais jamais si ma cuisine lui plaît. Physiquement il se met à ressembler à son père. La couperose sur les narines, quelque chose dans le regard, les rides verticales sur les joues. Je ne m'en apercevais pas du temps que le vieux vivait encore. Depuis, cela me saute aux yeux. Ses gestes aussi. Il se racle la gorge au réveil comme lui. Ces raclements me dégoûtent. Ce chauve laisse des cheveux dans l'évier. Il ne se rase plus tous les jours. Il ne sait plus parler aux enfants sans grogner. Il sent le vin rouge. Il m'appelle maman. Je ne supporte pas qu'il pète au lit. Cela m'enrage ! Je ne peux pas m'empêcher de lui en vouloir de ce détail. Dans le sommeil, j'admets, on ne contrôle pas. Mais à l'état de veille, quel mépris pour moi ! Autrefois, jadis, aux tout-débuts, les premières fois qu'il a pété dans notre lit, il rougissait, il s'excusait, il me faisait rire. Je n'ai plus ri quand il n'a plus montré de gêne. Aujourd'hui, il ne se rend même plus compte. on l'étonnerait beaucoup en lui suggérant une politesse d'excuse. Je l'entends d'ici : malsain de se retenir ! Tu as quelque chose contre le naturel ?
- Non, rien, dirais-je. J'ai simplement l'impression de ne plus compter pour toi.
- Tu vas chercher trop loin, dirait-il.
Il ne se mettrait même pas en rogne. Avec moi, ce que je dis, il s'en fout. La rogne, il la réserve aux petites.
Il a fait son chemin. Il a ramené sa grande gueule pour le syndicat et on le respecte. Il a passé des concours internes des Postes, il a étudié le soir, il a vraiment appris le métier des téléphones. Ils ont des fils de toutes les couleurs pour y voir clair dans l'Interurbain. D'où les lunettes précoces. Il tourne dans une équipe de raccordement-dépannage, nouveau central de la rue Gounod. Pendant la guerre, il avait preque atteint la limite d'âge en plus de sa famille nombreuse, ils l'ont mobilisé sur place. je ne tremblais pas comme les autres de savoir le leur au front. Il jouit du privilège de fonctionnaire. Il m'a reproché seulement trois fois de ne pas lui avoir donné de garçon. Il n'a pas eu le vice de violer ses filles. Il rentre saoul deux trois fois l'an toujours avec une bonne excuse, départ à la retraite d'un collègue. Il joue aux boules, jamais de l'argent.
- En somme, tu as un bon mari, me dit Francesca Benedetti. J'en connais beaucoup qui pourraient t'envier.
Ma bonne voisine a raison. Un bon mari ! je connais les confidences des autres, entre femmes on ne se cache pas grand chose ! Certaines en vivent de pas drôles, croyez-moi. Mais moi, j'ai eu l'âme gâtée par Monsieur Les Vices. Le froid m'a pris le cœur comme il lui avait pris le corps. Je le réalise surtout depuis que j'ai commencé mon expérience. Oui, mon expérience : je ne peux pas appeler autrement mon aventure d'eczéma.
Il y a un peu plus de six mois, j'ai vu mes coudes se couvrir d'irritations sèches et rougeâtres. Cela ressemble à de petites pelures d'écailles, agaçantes, surtout le soir, mais pas vraiment douloureuses. J'ai eu honte. Je n'ai rien dit à personne. J'ai porté des manches longues pour cacher ces croûtes. Mais dans la chambre à coucher, Angélo voyait bien mes bras nus. Il me touchait bien, la nuit, cela nous arrive encore. En six mois, il n'a rien aperçu. J'ai voulu en avoir le cœur net. Depuis quinze jours, je porte à nouveau des manches courtes. hé bien ! Personne à la maison n'a remarqué mes plaques d'eczéma. Ni mon mari. Ni aucune des neuf filles. Personne. Personne qui m'ait regardée. Personne ne me voit. J'existe transparente. Je n'existe pas.
La seule à avoir épinglé tout de suite mon eczéma : Francesca, ma bonne voisine. Tu as les coudes comme des oignons. Je lui ai demandé de ne pas en parler.
- Cela risque de dégoûter les enfants, tu comprends ?
- Je comprends, dit-elle. On ne sait jamais comment ça se passe dans leur tête. Moi, mon mari, quand j'ai eu ma phlébite, le docteur a eu le malheur de déconseiller nos rapports. Dangereux, disait-il ! Hé bien, j'y ai eu droit tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Ça l'amusait tellement, mon mari, de me mettre en péril de mort. Il savourait ma peur…
Franscesca m'a fait ses confidences. Je peux vous les rapporter, Sainte Rita, entre femmes. Je me plains de mon Angélo, il ne fait pas attention à moi. Elle, au contraire, connaît pire : son mari fait trop attention à elle. Il jouit de la terroriser. Elle redoute de tomber enceinte avec ses problèmes de circulation. Retire-toi, mon chéri, ne m'en colle pas un autre ! Elle supplie, elle pleure et justement cette panique l'excite, ce salop. Ouiche ! Il la sent trembler sous lui, ça le rend chaud comme un rat. Il la tient, il la domine, ah! il s'expédie le plus profond possible dans les recoins du vagin pour lui en accrocher un et qu'elle ne s'en dépatouille pas, " mais pas question de le garder, hein, ton polichinelle ! A toi de te débrouiller, ma vieille ! " il rigolera de la voir grimacer devant le calendrier, compter les jours dans sa tête, les recompter sur ses doigts et finir par filer chez Madame Rafaelli qui fait passer les anges. Il n'aime pas les enfants. Il n'aime même pas l'amour. Il n'aime que la peur qu'il inflige. Le docteur a proposé à Francesca de lui faire la totale, mais son mari l'a avertie : dans ce cas, il ne la toucherait plus jamais. Il guette sa femme comme une proie. Il y en a qui n'ont pas besoin d'oignon pour pleurer.
Moi, tout le contraire. Je n'ai rien à craindre. Angélo attire son plaisir et quand ça lui sort, il se secoue sur mon ventre où il s'endort en me laissant le soin d'essuyer. Il ne se demande pas si j'ai peur, si j'ai bonheur, si j'ai mal, si j'ai envie, si j'ai satisfaction, il ne demande rien. Il se sert de moi comme un outil. Je ne demande pas au torchon si ça lui fait plaisir de frotter la vaisselle.
Qu'aucune des neuf filles n'ait remarqué mon eczéma, cela m'a encore plus chagrinée. Jusqu'à cinq, six ans, chacune d'elles n'avaient d'yeux que pour leur mère. Passé cet âge, j'ai disparu dans ma transparence. Je ne vais pas les détailler toutes les neuf, on n'aurait pas fini avant demain matin, mais comment dire en gros ? Je m'entraîne à moins les aimer. Chacune, un cas particulier. Bien sûr, je les aime toutes également. Pourtant, quand je pouponnais les deux, trois premières, je découvrais encore. J'accomplissais mon travail de nouvelle mère avec les sentiments nécessaires, je m'inventais du souci, je redoutais ma maladresse, j'hésitais, je m'étonnais. Mais à partir de Marie-Michèle, je n'avais plus rien à apprendre d'elles, et les six dernières, je sais bien que je les ai élevées par routine. J'ai un peu honte : elles m'ont coûté moins de temps, moins de soins, je leur ai accordé moins d'inquiétude, moins d'émerveillement et probablement moins d'affection. Elles m'ont échappé.
Les ai-je élevées, d'ailleurs ? Les six dernières n'avaient plus rien à apprendre de moi, non plus. Lorsque j'ai vu Marie-Yvonne se former, par exemple, j'ai voulu lui expliquer qu'elle allait devenir femme, qu'elle devrait tous les mois glisser des petites serviettes pour cueillir ses lunes : " Ne te fatigue pas, Maman, les deux grandes m'ont déjà tout montré ! " En un sens, cela m'a soulagé. Mais en même temps, j'ai mesuré combien je devenais inutile. Je ressemblais à la reine de la ruche, elle pond dans son coin mais n'élève point ses petits, ses filles ouvrières s'en chargent à sa place. Comment faire autrement ? Il fallait bien organiser la maison comme une ruche, justement. Et puis, j'ai eu tout de suite le malheur de subir mon beau-père. J'avais tellement à faire avec lui que j'ai facilement négligé les petites, même si je ne me trouve aucune excuse. Il a fait pire, le vieux : à tous il a donné par contagion le mépris qu'il me portait et qui désormais m'entoure.
Ma belle-famille avait boudé notre mariage, cela n'a pas porté chance à ma belle-mère. Trois semaines après, elle mourrait. Arrêt du cœur. "Elle en avait donc un ? " a demandé madame Nicolini. Angélo a rentré son chagrin légitime pour faire savoir que maintenant qu'il se trouvait en position d'époux, il n'assisterait aux obsèques qu'avec son épouse ou rien du tout. J'ai ainsi fait mon entrée dans la famille en robe noire de funérailles puisqu'ils m'avaient refusée en robe blanche de mariée. Le beau-père, le vieux, restait seul dans leur grand appartement de la rue du Rocher. Gros et gris comme un rat dont il avait le minois pointu, il traînait en retraité des douanes sa fausse nonchalance puis lançait en virtuose un coup de griffe, un coup de dent. Il ne m'a même pas regardé le premier jour. Il a proposé à Angélo de revenir dans sa chambre de garçon, de nous installer avec lui. Je tiendrais la maison qui accueillerait l'enfant à venir. Nous vivions dans cet hôtel sordide. Allions-nous refuser ?
L'appartement de la rue du Rocher a tout pour plaire : la rue tranquille avec le tram au carrefour de Gambetta, les fenêtres du premier étage avec vue plongeante sur les jardins d'en face, poussiéreux abandonnés, une écurie de limonadier logeant un percheron aux odeurs sonores qui, je ne sais pourquoi, font penser à l'Orient. Juste en dessous de chez nous, un peintre sur métal tenait ouvertes en permanence les fenêtres de son atelier ; il utilisait les nouvelles peintures chimiques, aux émanations nocives paraît-il, mais prodigieuses de nouveauté. Sur une tablette de la crédence, un perroquet empaillé fixait la famille attablée de son irrémédiable œil de verre. Ma belle-mère avait aimé cet oiseau tropical, mort accidentellement de froid, un hiver que les bourrasques du mistral avaient rouvert en son absence une fenêtre mal fermée. Elle en avait conservé le souvenir.
Cette belle-mère qui n'avait pas voulu me connaître, voilà que je lui succédais soudainement : je mettais mes gestes dans les siens, je prenais le sel là où sa main l'avait posé, je finissais la bouteille d'huile qu'elle avait entamée, je lavais des draps repus de son odeur, j'utilisais ses clés, j'entrais dans ses secrets comme cette pochette de toile glissée dans la pile des draps du placard où je découvris presque une dizaine de pièces d'or, chacune enveloppée soigneusement dans un billet d'amour à l'encre fanée et d'une écriture différente de celle de mon beau-père. Je prenais sa place dans le regard des gens et l'épicier m'appelait Madame Martignat avec la même autorité obséquieuse qu'il avait dû employer pour elle quand elle portait mon nom. Je ne l'ai jamais rencontrée, cette Cécile, mais personne ne l'a aussi bien connue que moi.
J'aurais eu tendance à la juger très mal. Après tout, elle m'avait repoussée comme belle-fille parce que je gagnais ma vie comme boniche. Si elle avait su que j'allais la perdre, ma vie, à faire la boniche à sa place pour son mari ! Aujourd'hui, je ne lui en veux plus : j'ai compris qu'elle avait acquis son purgatoire grâce au vieux Martignat, mon beau-père. Il n'a fait que continuer avec moi la tyrannie qu'il avait commencée avec elle. Il m'a aussi fait avancer des siècles dans le purgatoire, j'espère qu'il existe parce que sinon…
Il détestait l'oignon cru, il adorait l'oignon cuit. Ce détail montre l'homme qu'il m'a fallu supporter. Pas un repas où trouver l'oignon à son goût. Trop cru ! Pas assez cuit ! Brûlé ! Il repoussait les morceaux sur le bord de l'assiette. Sa mine dégoutée de martyr ! Les petites n'en perdaient pas une miette, il a beaucoup fait pour leur éducation. Je me promettais de lui parfumer sa pissaladière à la crotte de souris. Je n'ai jamais déniché de souris.
Qu'il jette à terre sans l'avoir portée une chemise tirée de l'armoire et qui ne lui paraissait pas pliée à son goût, qu'il secoue ses cendres de cigarette par terre pour aussitôt m'accuser de mal balayer, qu'il ne cesse de se plaindre de tout, de rien, qu'il y ait trop d'huile dans la salade ou pas assez, que les farcis manquent de sel ou de gras, que je serve trop chaud ou trop froid, desséché ou pas assez grillé, que chacun de mes gestes, mauvaisement épluché, lui offre une cible pour jeter sa rogne, ma foi, je lui aurais pardonné ces méchancetés en raison de son âge pas déjà gâteux pourtant. Mais qu'il jette son matelas par la fenêtre parce je n'avais pas assez vite retapé sa chambre un matin où j'avais dû conduire Marie-Eléonore au dispensaire et que je le retrouve au lit sur le trottoir avec tous les voisins autour en train de l'écouter déblatérer les pires horreur sur mon compte. Il inventait pour m'infliger la honte dans le quartier. Je croyais devenir folle. Mais je n'ai pas d'exemples pour vous expliquer le plus insupportable : le ton de mépris, l'obsession de me rabaisser, ce climat de dédain et d'arrogance dont il m'entourait. Pas une parole sans me diminuer. Pas un regard sans m'écraser. Manifestement, il s'adressait à moi comme à une personne intellectuellement diminuée. Cette façon de me rabaisser déteignait naturellement dans les attitudes des filles à mon égard et à me voir traitée comme une débile, elles ont poussé dans l'habitude de me considérer, moi leur propre mère, comme un objet méprisable de la maison. Dans les débuts, Angélo a bien tenté de protester mais le vieux entrait dans des colères bruyantes. Il gueulait que nous vivions chez lui et non le contraire. "Hé bien, on va foutre le camp !" promettait Angélo mais nous ne partions pas parce que nos moyens ne nous permettaient pas de nous offrir un logement acceptable pour notre famille nombreuse. On pensait aux enfants. Angélo me demandait de composer, de supporter, de " le prendre de qui cela venait ". Le vieux avait aussi mené la vie d'enfer à sa pauvre mère, Angélo l'avait vu, il avait l'habitude qui fait accepter l'intolérable : après tout, cela ne lui paraissait pas si grave. " Fais-tu assez d'efforts, toi-même ? " Et il finissait par me menacer de l'éternel refuge du mari qui travaille, lui : " A la maison je tombe sur tes jérémiades, en plus de ma fatigue du boulot. Alors autant m'arrêter en route et passer mon temps au bistrot ! " Bientôt, cela deviendrait ma faute, les agressions du vieux ! Je m'y faisais. Je me faisais au mépris de mes filles, à leur indifférence. Je me faisais à l'imperceptible évolution du caractère d'Angélo, qui au fil des ans se rendait aigre et grincheux comme il avait connu son père.
Les derniers mois du vieux m'épuisèrent. Il ne pouvait plus se tenir debout et même ses sphincters ne lui obéissaient plus. Il n'avait plus toute sa tête non plus, il râlait qu'il ne voulait pas mourir à l'hospice alors qu'il se trouvait dans sa propre chambre, il me prenait la main et me suppliait de le ramener chez lui, comme un enfant. Puis la lucidité lui revenait apparemment et il me traitait de putain, il m'envoyait des injures obscènes en m'appelant Cécile, du nom de sa pauvre femme. Je ne voulais pas que les filles s'en occupent. Elles avaient leurs devoirs d'école et puis ces âges fragiles supportent mal la saleté et la violence de ce genre d'agonie. Je les voyais mal torcher leur grand-père, frictionner ses lents escarres de grabataire, essuyer ses larmes. Il n'avait pas su se faire aimer d'elles qui sentaient instinctivement le profond mépris qu'il portait à l'espèce inférieure des femmes. Je pensais à monsieur Les Vices, à sa fin si légère et parfumée. La richesse donne-t-elle aussi le privilège de l'âme ? Mon beau-père, lui, se débattait dans le pourrissement de ses pauvres chairs, il puait la merde et la gangrène et lui aussi me prit la main pour mourir. Il se cramponnait avec un désespoir de noyé. Pauvre vie ! Dans son cercueil, j'ai caché le perroquet pas mal bouffé aux mites. Personne n'a jamais remarqué que l'oiseau empaillé a disparu de la crédence.
Quel soulagement qu'il meure, mon long bourreau ! Pourtant quelques semaines plus tard, je l'ai pleuré. Je le regrettais. Hé oui. Pourquoi ? Je ne savais. Aujourd'hui mon eczéma me le révèle : je réalise que le vieux ne cessait de m'observer, de me contrôler, de penser à moi. J'existais pour lui. Il mettait toute sa passion à me haïr. De la haine ? Oui, mais de grande qualité. Passionnée ! Je lui inspirais de la passion. Ah ! il ne me voyait pas transparente, lui. Il l'aurait vu même avant moi, mon eczéma !

On étonnerait beaucoup les miens à leur demander mon jour anniversaire. Ils considèrent probablement que je n'ai jamais eu à naître. Bien sûr, je n'ai aucun mérite à me souvenir des dates de naissance des filles puisque ces jours-là j'ai joué le premier rôle et quand revient le jour de chacune d'elles, je me débrouille pour glisser une petite gâterie qui fait plaisir pour la pensée qu'on a de vous. Hé bien, cette histoire d'eczéma m'a aussi fait réaliser que justement personne jamais n'avait songé au mien, d'anniversaire. Les filles n'en ont jamais demandé la date et Angélo l'aura oublié s'il a pris un jour le soin de l'apprendre. J'aurais tort de me plaindre : après tout, je ne connais pas non plus, moi, le jour de naissance de ma pauvre mère. Pourquoi reprocherais-je aux filles une ingratitude que je partage ?
Sainte Rita, aujourd'hui même j'ai quarante cinq ans d'une existence soumise et ordinaire. Mon eczéma a commencé quand j'ai réalisé que ma vie de femme venait de finir et que j'entrais dans la vieillesse. Mon ventre ne me fera plus problème désormais. Je ne vous demande pas de guérir mes coudes, tout juste de m'aider à supporter ce qui ne viendra pas. Amen.

 

Le tabouret de Marina

Cher Philippe et Danielle chérie, mes enfants,

Je vous ai embrassés trop fort tout à l'heure, j'ai tout de suite craint que vous ne deviniez ma pensée. Je vous tenais dans mes bras pour la dernière fois.
Vous avez tellement grandi ! Quand je me serre à vous, j'ai l'impression de disparaître sous vos ailes, mes oiseaux du large.
Vous avez senti le désespoir de mon étreinte. Vous avez hésité, puis vous avez fait comme si vous ne vous doutiez de rien. Je vous en remercie. Cela va simplifier mon geste tout à l'heure.
La maladie de Parkinson, je la connaissais bien. Quand je travaillais à l'hospice, j'ai eu l'occasion de m'occuper de quelques-uns de ces malheureux.
Je sais comment leurs mouvements puis leurs corps lentement leur échappent alors qu'ils gardent encore toute leur tête pour contempler la dégradation qu'ils savent irrémédiable.
Dans leurs yeux paralysés je lisais l'épouvante. Je n'imaginais pas alors qu'un jour je lirai cette épouvante dans les miens.
Le docteur m'a laissé entendre cette semaine qu'il ne fallait plus trop compter sur les extraits de belladone. Il ne me les ordonne plus. J'ai compris.
Aucun médicament ne retardera plus l'évolution du mal. Nous en connaissons tous les souffrances et l'issue.
Déjà, vous l'avez constaté, je me trouve incapable de sourire. A la façon dont vous me parlez un peu trop fort comme à une sourde, je réalise que mon visage figé ne se charge plus d'expression.
Je vous explique ces détails pour que vous pardonniez le geste que je vais faire. Je mesure combien pèse lourd sur des enfants la mort volontaire de leur mère.
Je sais que vous vouliez prendre soin de moi. Je sais que vous aviez déjà tout organisé. Excusez-moi, je sais combien vous m'aimez.
Mais votre vie a mieux à faire du côté de la vie que de conserver une femme sans avenir, impotente et condamnée.
Excusez aussi ma coquetterie, je voudrais tant vous laisser de moi vivante une image un peu jolie et qui vous fasse encore sourire quand je ne vivrai plus que dans votre mémoire.
Vous ne retrouverez aucune de mes chaussures, très peu de mes vêtements. Je les ai dispersés, vous n'aurez pas à la faire.
Cela m'avait le plus chagriné après les funérailles de votre pauvre père : ses chaussures inutiles. Il ne marcherait plus dedans et je ne pouvais les proposer à personne. Seulement alors j'ai réalisé sa disparition.
Je ne peux pas écrire longuement. J'arrive à dominer mes tremblements quand je fais un effort. Mais cela coûte beaucoup. Je dois souvent souffler.
Si vous saviez combien vous m'avez rendue heureuse ! Une mère a le droit de préférer à tous les autres les bonheurs apportés par ses petits.
Tu as probablement oublié ce moment, Philippe. Tu avais dans les douze, treize ans, ton âge de mousquetaire, tu t'intéressais aux insectes, tu les collectionnais.
Nous attendions l'autocar tous deux assis au bord du bassin de Vardare, tu t'amusais à promener ta petite main dans l'eau. Soudain tu l'as retiré et tu as observé ta paume où j'ai vu une tache rouge.
Mon Dieu, tu viens de te blesser. Il y a une pharmacie en bas de la rue. Tu as mal ? Mais tu as éclaté de rire à me voir bondir dans tous mes états.
Tu venais de capturer un insecte aquatique, une bestiole horrible à voir qui agitait ses nageoires ailées avec la méchanceté du désespoir. " Lâche ça tout de suite ! Tu vas t'envenimer ! "
Mais non, il s'agit d'un bestiau sans défense, tu m'as expliqué, tu m'as même indiqué son nom savant, tu me l'as montré de près, tu m'as raconté comment vivait cette créature affreuse, de la larve à l'envol.
Tu parlais calmement avec une sorte de tendresse et puis tu as plongé à nouveau ta main pour relâcher cet insecte rouge dans son bassin. Cela m'a beaucoup plu. Je me sentis envahi par la joie.
J'ignorais que tu savais tant de choses, que tu lisais à livre ouvert un monde que je côtoyais sans même l'apercevoir. Tu avais des talents dont n'importe qui aurait tiré fierté, tu les partageais avec moi.
Or il ne s'agissait pas ici de fierté mais de joie. Tu m'avais donné de la joie rien qu'en me parlant doucement d'un insecte inconnu.
Je ne sais pourquoi cette joie alors. Ni pourquoi elle a prospéré en moi au fil des ans. Ni pourquoi si souvent cet instant, assez banal en somme, m'illumine comme un des événements les plus forts de toute ma vie.
Je t'en remercie, Philippe.
Et toi, Danielle, pas de jaloux, je te remercie pour nos rendez-vous d'arithmétique. Tu ne t'en souviens probablement pas.
L'hiver de tes cinq ans, quand la nuit tombait tôt, que ton frère s'appliquait à ses devoirs sur la table de la cuisine, tu venais t'asseoir sur mes genoux, tu voulais comme lui "faire l'arithmétique".
Tu le jalousais, je crois, je trouvais délicieuse cette jalousie qui me déclarait ton amour.
Pendant un hiver seulement quand la nuit tombe tôt, tu m'as offert ce rendez-vous qui me faisait trembler de la joie de l'attendre.
Ce souvenir, je le conserve en moi doux et prometteur comme une chrysalide aérienne.
Je te donnais du papier, des crayons. Tu gribouillais comme on fait à cet âge. Tu m'expliquais les animaux, les gens, les fleurs, les maisons que tu croyais représenter.
J'avais la meilleure part. Je te tenais entre mes bras, je posais mes narines sur tes cheveux, je me grisais du parfum de ta jeune fontanelle.
Puis ton pauvre père arrivait. Tu plantais tout là pour sauter dans ses mains. Tu avais raison d'en profiter, j'avais eu mon compte et lui, le pauvre, il allait vous quitter si vite.
Tous ces gribouillis que tu as tracés sur mes genoux, je les ai conservés. J'indiquais leur date exacte au verso. Comme on fait pour les lettres d'amour.
Tu les retrouveras dans le tiroir de l'armoire, au dessus des bons de la Séquanaise. Je les ai fatigués à force de les feuilleter. Tu traçais là le meilleur livre de ma vie, Danielle.
Tu en feras ce que tu voudras. S'il te plaît, ne les brûle pas trop vite, ils ont tant accueilli mes regards !
Pourquoi vous n'avez pas d'enfant, ni l'un ni l'autre ? N'avez-vous pas quitté l'adolescence ? Jugez-vous votre jeunesse si intolérable que vous refusez de la reproduire ?
Pardonnez-moi ces questions, mes inquiétudes. J'ai tant désiré entendre le clapotis des petits pas dans cette vieille maison de famille. J'entends vos ancêtres Belleudy s'effarer de ces murs sans progéniture.
Je garde en moi tant d'indulgence de grand-mère inemployée. Voilà mon seul regret au seuil de l'abandon.
J'aurais pu choisir la corde laide ou tout autre moyen pas propre mais je préfère finir par un envol. Nager dans le plein ciel, je l'ai si souvent rêvé.
Je pourrais plonger du haut de chez nous, solution la plus commode, il suffirait d'enjamber la lucarne du fenil.
Je ne veux pas tacher de sang le seuil de la maison.
Je prendrai le tabouret rouge, celui qui me sert pour nettoyer les vitres. Il me paraît le moins lourd. En chemin, je pourrai m'asseoir dessus pour récupérer en cas de fatigue. Pratique !
Votre père l'avait peint en rouge, dernier bricolage avant de nous quitter. Pensez à le récupérer.
Ce tabouret me vient de l'héritage de mon frère Marcel. Il me permettra d'escalader le parapet du viaduc de la Cagne.
J'attendrai la pleine nuit, les trains ne me dérangeront pas. Je prendrai mon temps. J'espère avoir assez de force jusque là-bas.
N'insistez pas pour voir mon corps écrasé. Faites le bonjour et tendresses à tout le monde de ma part. Je vous embrasse pour toujours.
votre Maman

P.S.
Je vous recommande mes cerises à l'eau-de-vie de cette année. Une réussite. Je laisse le bocal sur la table, goûtez-les.

 

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